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Les émojis, amis ou ennemis de notre communication ?

Le Vif

Ils ont envahi nos écrans et ponctuent les conversations du monde entier. Avènement d’un langage universel ou symptôme d’une régression générale ? Le débat fait rage.

Vous ne les attendiez pas, les voici quand même : depuis le 5 juin dernier, les nouveaux émojis débarquent progressivement dans nos smartphones. Une valise à roulettes, un bonhomme qui a trop chaud, un Frisbee et un moustique, de quoi raconter vos vacances à tous vos amis… Sans vous fatiguer à faire des phrases complètes. D’ici à la fin de l’été et au gré des mises à jour, 158 images inédites s’ajouteront aux 1 200 dont nous disposons déjà pour agrémenter nos SMS, nos tweets, ou encore nos conversations sur WhatsApp et Facebook. Des smileys hilares, déçus, facétieux, interloqués. Des coeurs, des mains qui font coucou, un zombie, des elfes, des chats, un bretzel… Et même une crotte qui sourit. Une introspection s’impose : l’humanité est-elle victime d’une immense vague de régression ? Ou, hypothèse plus optimiste soutenue par certains linguistes, sommes-nous face à une évolution créative majeure du xxie siècle ? Ou bien les deux ?

Le phénomène a atteint le grand écran : Le Monde secret des émojis, en 2017. Un flop.
Le phénomène a atteint le grand écran : Le Monde secret des émojis, en 2017. Un flop.© columbia pictures/sony pictures/afp

Une conquête fulgurante

Commençons par une précision terminologique : les émojis se distinguent des émoticônes, figures minimalistes qui se composent avec les éléments de ponctuation du clavier. Les adeptes du simple 🙂 se font d’ailleurs de plus en plus rares, surtout depuis que certains systèmes de messagerie le remplacent d’office par un bonhomme à tête jaune. La conquête de nos téléphones a été fulgurante : en 2011, Apple intègre les émojis aux iPhone. 2013, Android fait la même chose avec ses propres appareils. 2017, introduction des predictive émojis, c’est-à-dire l’apparition spontanée du petit dessin dans le sms que vous êtes en train de rédiger. Vous tapez  » piscine « , voilà qu’un personnage en train de nager s’immisce dans votre texte. Il est tellement sympathique, avec ses lunettes et son petit bonnet, qu’il faut beaucoup de courage pour le bouter hors de votre texto. Dans ces conditions franchement déloyales, il devient difficile de faire de la résistance. Progressivement, le monde entier s’entiche de ces images qui semblent tout droit sorties d’un dessin animé pour les 3 à 6 ans. Du Brésil – grand utilisateur – aux Etats-Unis, en passant par la Finlande et la Tanzanie, aucun pays n’y échappe. Rien que sur Messenger, la messagerie de Facebook, il s’en échange 5 milliards chaque jour. L’année dernière, un film d’animation appelé Le Monde secret des émojis mettait en scène la ville de Textopolis, où vivent les émojis en attente d’être choisis par l’utilisateur du téléphone. Il a certes fait un bide et décroché le titre de plus mauvais film de l’année, mais enfin il s’est tout de même frayé un chemin jusqu’aux écrans de cinéma.

Rien que sur Messenger, la messagerie de Facebook, il s’en échange 5 milliards chaque jour

Le reflet d’une société fainéante ?

Un autre indice, plus glorieux, de l’ampleur du phénomène : l’émoji qui pleure de rire, aussi appelé  » LOL « , a été élu  » mot  » de l’année par les éditions britanniques du dictionnaire d’Oxford en 2015. Autre continent, même délire : huit mois plus tôt, aux Etats-Unis, Barack Obama profitait d’une visite officielle du Premier ministre japonais Shinzo Abe pour le remercier des apports culturels venus de son pays :  » Le karaté et le karaoké. Les mangas et les anime. Et, bien sûr, les émojis.  »

Sans surprise, les émojis ont effectivement été créés au Japon, pays de naissance d’Hello Kitty, de Pikachu et de tous leurs amis. Le terme lui-même est une combinaison du japonais pour  » image  » (e),  » écrire  » (mo) et  » caractère  » (ji). Leur invention remonte à 1999, lorsque Shigetaka Kurita, employé d’une grande firme informatique, cherchait une solution pour pallier les problèmes que rencontraient ses compatriotes lorsqu’ils rédigeaient des messages sur des supports numériques. Car, au pays du Soleil-Levant, tout dialogue s’accompagne traditionnellement de longues phrases de politesse et de mise en contexte impossibles à retranscrire en un nombre limité de signes. L’ingénieur de 25 ans a donc dessiné 176 pictogrammes assez sommaires destinés à gagner du temps et à éviter les malentendus. Si vous faites un séjour à New York, sachez que vous pouvez aller vous recueillir au MoMA, où les premiers émojis de Shigetaka Kurita sont exposés, telle une nouvelle pierre de Rosette.

Entouré d'écrans et de symboles, l'homo numericus a-t-il vu ses capacités de communiquer décuplées ou appauvries ?
Entouré d’écrans et de symboles, l’homo numericus a-t-il vu ses capacités de communiquer décuplées ou appauvries ?© E. loreaux/hans lucas

Vingt ans plus tard, certains utilisateurs affirment ne plus pouvoir s’en passer. On glisse un personnage souriant dans le message, comme pour dire  » attention, je manie l’ironie, toute vexation est inutile « . Des airbags prêts à l’emploi, qui nous évitent d’insuffler de la nuance avec les mots. Des prothèses révélant aussi, diront leurs détracteurs, une société fainéante, qui ne sait plus comment manier le second degré et glorifie l’image plutôt que l’écrit. En Grande-Bretagne, un lobby défendant une  » vraie  » éducation accuse les émojis de participer à la baisse de niveau des élèves en anglais. Comme le langage sms, le recours à ces pictogrammes est parfois vu comme un symptôme, voire un accélérateur de l’abêtissement généralisé.  » Nous nous dirigeons vers un langage pictural et cartoonesque, ce qui va forcément affecter l’alphabétisation. Les enfants choisiront toujours la facilité : les émojis engendrent la paresse et affaiblissent le langage et l’expression « , affirme Chris McGovern, le président de l’association. Faut-il comprendre que les émojis constituent de nouveaux hiéroglyphes, voire un langage universel de nature à avaler tous les autres ?

Au fur et à mesure des années, tout un chacun est représenté, histoire d'être sûr de n'exclure personne.
Au fur et à mesure des années, tout un chacun est représenté, histoire d’être sûr de n’exclure personne.© H. fohringer/apa/afp

Les linguistes que nous avons interrogés balaient la question d’un haussement d’épaules, rappelant que les hiéroglyphes se composaient d’idéogrammes, mais aussi de consonnes et d’indications grammaticales précises. Autant dire un système légèrement plus sophistiqué que nos émojis, qui ne contiennent ni verbe, ni adverbe, ni abstraction d’aucune sorte.  » Il est impossible de communiquer des faits complexes en utilisant uniquement des émojis « , affirme Christa Dürscheid, l’une des responsables d’une grande étude sur les échanges WhatsApp en Suisse. Pour illustrer son propos, la chercheuse cite une expérience qui avait obtenu une certaine attention médiatique en 2013, la traduction du livre Moby Dick, de Herman Melville, en émojis. Conclusion : on n’y comprend goutte. Moins ambitieux, le joueur de tennis Andy Murray a raconté son mariage en une suite d’émojis dans un post sur Twitter. Il semble qu’il y ait eu un échange de bagues, du rire et des larmes, de la musique et du champagne ; comme à n’importe quel mariage. Le fantasme d’une langue comprise par tous s’éloigne d’autant plus que certains émojis n’ont pas la même signification d’un pays à l’autre. En Chine, le  » coucou  » est une façon non pas de saluer, mais de congédier quelqu’un. L’émoji index et petit doigt levé peut vouloir dire  » vive le rock and roll  » ou  » tu es cocu « . Pour éviter les embrouilles, on peut toujours se référer au site Emojipedia, qui fonctionne comme une encyclopédie des émojis. On y trouve une description des images et, parfois, des avertissements :  » A utiliser avec précaution « . Quelques mots de contexte peuvent donc toujours se révéler utiles. Sauf, peut-être, sur l’application de rencontres homosexuelles Grindr : quand l’objectif est avant tout d’arriver à une partie de jambes en l’air, certains émojis se passent de commentaires. Les garçons passifs sont identifiés par l’émoji  » pêche « , les actifs par l’aubergine, et tout le monde s’est compris.

Les 176 pictogrammes dessinés en 1999 par Shigetaka Kurita pour faciliter les conversations numériques sont aujourd'hui exposés au MoMA, à New York (en bas).
Les 176 pictogrammes dessinés en 1999 par Shigetaka Kurita pour faciliter les conversations numériques sont aujourd’hui exposés au MoMA, à New York (en bas).© B. mehri/afp

Tout est dans le contexte

 » Beaucoup craignent le remplacement lexical par les émojis, or il ne représente que 7 % des utilisations, précise Rachel Panckhurst, linguiste spécialisée en informatique et maître de conférences à l’université Paul-Valéry Montpellier 3. La fonction la plus commune – 66 % des cas – est ce que l’on appelle « l’ajout redondant ». C’est-à-dire que l’image n’est pas nécessaire pour comprendre le message. Et, dans 28 % des cas, il s’agit d’un ajout nécessaire qui indique, par exemple, si vous êtes fâché ou non.  » Autrement dit, nous donnons à notre destinataire des clés pour mieux interpréter notre message.  » Les émojis sont un enrichissement scriptural : ils sont ce que les gestes, la posture, les expressions de visage et les intonations sont à la conversation orale « , résume la chercheuse. Tout serait affaire de contexte ; les émojis sont utilisés avec des personnes dont nous sommes proches et dans le cadre de conversations légères. Rachel Panckhurst a bien un exemple, qui lui a été rapporté, de condoléances en émojis (on ose à peine imaginer : s’agissait-il d’un cercueil et d’un bonhomme dépité ?), mais ce genre d’usage est encore, fort heureusement, aussi rare que mal accueilli.

Les émojis, amis ou ennemis de notre communication ?
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Six mois de prison pour un emoji revolver

Reste qu’on aurait tort de penser que les émojis sont toujours inoffensifs. Les modérateurs qui surveillent les conversations sur Facebook le savent bien : un tableau a même été mis au point pour les aider à détecter les combinaisons de symboles pouvant avoir une double signification. Les émojis peuvent être très utiles pour faire passer des messages haineux… Au point de devenir des éléments à charge pour des avocats cherchant à démontrer un harcèlement ou des menaces de mort. En 2016, dans le sud de la France, un homme a été condamné à six mois de prison, dont trois ferme, pour avoir envoyé un émoji revolver qui ne relevait pas de la plaisanterie à son ex-petite amie. Aujourd’hui, il ne pourrait plus : en 2016, Apple a en effet été la première entreprise à afficher son soutien à la mobilisation antiarmes à feu aux Etats-Unis en transformant son émoji revolver en un pistolet à eau vert pomme. Les écologistes n’ayant pas protesté contre cette promotion du plastique, Google, Samsung et Microsoft ont décidé de faire la même chose. Depuis deux ans, le monde des émojis reflète les débats qui agitent le monde réel… Parfois jusqu’à l’absurde.

1 350 émojis seront bientôt disponibles sur nos téléphones.
1 350 émojis seront bientôt disponibles sur nos téléphones.© a. burgi/dpa picture alliance/afp

Google, par exemple, a essuyé une polémique visant sa représentation du cheeseburger : la tranche de fromage était sous le steak haché, et non dessus, comme – apparemment – les règles de la junk food l’imposent. Plus récemment, l’émoji salade a perdu son oeuf dur, par égard pour les vegans, qui mangent beaucoup de salade, mais pas d’oeufs. Et qui donc ne pouvaient pas se reconnaître dans cette préparation scélérate. Le consortium Unicode, qui choisit les pictogrammes (voir encadré page 40), a également cédé à l’accusation de manque de représentativité ethnique des émojis ; vous avez désormais le choix, lorsque vous levez le pouce, entre plusieurs nuances de couleurs de peau. Vous pouvez affirmer votre résistance au communautarisme identitaire en continuant à utiliser le pouce jaune façon cartoon. Au train où vont les choses, ceux qui, par jeu ou par défi, choisiraient une nuance de peau plus foncée que la leur pourraient bien être accusés d’appropriation culturelle ! Parmi les émojis qui sont arrivés ou sont en passe de débouler dans nos smartphones, tous les styles capillaires sont représentés, histoire d’être sûrs de n’exclure personne : des roux, des cheveux bouclés, des chauves, des cheveux blancs, et bien sûr, des cheveux couverts par un hidjab. On ne sait pas si la présence du moustique et du blaireau parmi les nouveaux venus est aussi le résultat d’un groupe de pression. En revanche, celle de la chaussure plate, en plus de l’escarpin, a été présentée comme une victoire féministe. La digue a lâché, tout le monde y va de son petit combat. L’application de rencontre Tinder appelle à la création d’un  » couple mixte  » , tandis que, en Indonésie, le gouvernement veut bannir les émojis représentant des familles homosexuelles. Interrogé il y a quelques semaines sur la frénésie entourant ses créatures, le Japonais Shigetaka Kurita s’étonnait de la prolifération d’émojis qui seront peu, voire jamais utilisés. Il n’est pas au bout de ses peines.

Par Elodie Emery.

Celui qui vient de créer la polémique (à dr.)

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Afin de ne pas heurter la conscience des vegans – qui ne mangent pas de produits d’origine animale -, l’oeuf dur, pardon, le demi-oeuf dur, a été retiré de l’émoji qui représente une salade. Il s’est quand même trouvé quelques individus, notamment sur Twitter, pour se demander si ce n’était pas du grand délire.

Celui auquel on ne comprend rien (à g.)

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Que fait ce personnage : est-ce qu’il danse ou est-ce qu’il vérifie l’efficacité de son déodorant ? Il a fallu recourir à Emojipédia, l’encyclopédie des émojis, pour avoir la réponse : il fait un  » o «  » avec ses bras, pour dire  » OK « .

Ceux qu’on n’utilise jamais

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L’émoji qui représente un nez. Seul et sans visage. Celui qui se peint les ongles, car la couleur du vernis est abominable. Et ceux qui sont dans des carrés violets, jaunes, verts ou gris, visuellement pénibles. D’après les statistiques, l’écrasante majorité des émojis est inutilisée. Nous envoyons essentiellement des visages souriants, soit plus de la moitié de la totalité des émojis échangés. Indécrottables romantiques, les Français utilisent beaucoup plus l’émoji du coeur que les citoyens des autres pays…

Celui qu’on ne veut pas recevoir

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Peut-être la faim lui fait-elle monter l’eau à la bouche ? Peut-être a-t-il des difficultés à exprimer son admiration pour vous ? En réalité, on ne veut pas savoir ce qui lui arrive. Cet émoji bave et c’est dégoûtant.

Celui qui a trop de dents pour être honnête

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Généralement, on est content de recevoir un émoji qui sourit. Mais avec celui-là, on a un doute. Est-il authentiquement ravi ou prépare-t-il un mauvais coup ? Ce sourire trop large pour être sincère pourrait bien être une agression déguisée. Méfiez-vous !

Fabrique d’un émoji

Si l’envie vous en prend, vous pouvez télécharger un émoji Kim Kardashian ou Karl Lagerfeld… Mais ni l’un ni l’autre ne font partie des 1 200 émojis validés par le Consortium Unicode. Cette association à but non lucratif a pour objectif de  » coder  » les langues du monde, pour que chacun puisse les utiliser sur son ordinateur ou son téléphone. Les sages s’occupent donc d’encoder, par exemple, des caractères cherokee, mais aussi les fameux émojis. Chacun peut soumettre une proposition : en 2016, une Californienne a estimé que l’humanité ne pouvait se passer d’un émoji ravioli chinois.  » Les raviolis sont l’un des plats les plus répandus dans le monde, clame-t-elle dans son dossier de candidature, servis sur les sept continents, y compris l’Antarctique.  » Une fois le concept validé, Apple, Android ou Facebook conçoivent leur propre dessin, qu’ils intègrent à leurs appareils. La gestation a été longue – dix-huit mois – mais, vous pouvez vérifier, vous avez bel et bien un émoji

Ceux qui ont un sens caché

Les émojis, amis ou ennemis de notre communication ?
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Les fruits et légumes ne sont pas ceux que vous croyez. L’aubergine symbolise l’appendice masculin, la pêche, une paire de fesses, notamment sur le site de rencontres homosexuelles Grindr, où les utilisateurs font preuve d’une grande créativité, puisqu’on nous souffle que le masque de théâtre avec un long nez veut dire  » godemichet  » et que  » trois gouttes  » évoquent l’éjaculation. Tout simplement.

Les émojis en chiffres

19 ans

C’est l’âge des émojis. Ils ont été créés en 1999 par le Japonais Shigetaka Kurita.

1 200

C’est le nombre d’émojis dont nous disposons aujourd’hui pour communiquer. Ce chiffre grimpera à 1 358 dans quelques jours.

36%

C’est la part des jeunes âgés de 18 à 34 ans qui considérerait que les visuels de type émojis, GIF ou stickers permettent de mieux exprimer leurs pensées et leurs sentiments que les mots. Chez les plus de 65 ans, cette proportion serait deux fois moins élevée. On doit ces chiffres à un sondage Harris Poll réalisé en juin 2017 pour le site Tenor.com, auprès de 2 000 Américains.

68%

C’est la part des millennials qui, selon cette même étude, se disent  » plus à l’aise  » à l’idée de communiquer leurs émotions via ces visuels qu’à l’occasion d’une véritable conversation téléphonique.

66%

Deux fois sur trois, l’émoji utilisé n’est en fait pas nécessaire à la compré- hension du message qu’il accompagne.

4

Selon une étude menée par l’entreprise Swiftkey, nos voisins Français utiliseraient, en moyenne, quatre fois plus l’émoji coeur que les ressortissants des autres pays.

3

Les Français ne seraient pas pour autant les plus  » fleur bleue « , puisque les Russes utiliseraient trois fois plus d’émojis considérés comme romantiques que les autres.

4

D’après cette même étude, les pays arabes utiliseraient, eux, quatre fois plus d’émojis fleurs et plantes que la moyenne.

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