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Le médecin qui fait parler les morts : « Un visage détendu ne signifie pas que la victime n’a pas souffert »

Kristof Clerix
Kristof Clerix Rédacteur Knack

Il a participé aux enquêtes sur les assassins Andras Pandy et Roland Janssen, et il a examiné les victimes et les auteurs de l’attentat de Zaventem. Nos confrères de Knack se sont entretenus avec le professeur en médecine légale Wim Van de Voorde.

« Le médecin légiste fait parler les morts et leur donne la parole dans un procès auquel ils ne peuvent plus assister », écrit Yves Liégeois, premier avocat général à la Cour d’appel anversoise, dans la préface du livre de Wim Van de Voorde intitulé « Forensische geneeskunde » (Médecine légale). Chaque année, son service de l’UZ Gasthuisberg intervient dans dix à vingt procès d’assises, examine 600 décès suspects sur place et réalise 200 autopsies par an. Le professeur a écrit un livre sur sa profession où il parle notamment des dangers des drogues de synthèse, de meurtres à l’insuline et d’examens de cadavres en décomposition.

Le mardi 22 mars, vous étiez en route vers une autopsie au Limbourg. Comment avez-vous vécu le reste de la journée ?

WIM VAN DE VOORDE: J’ai entendu la nouvelle à la radio dans la voiture. Trois médecins de mon service à Louvain sont immédiatement partis à Zaventem. Ils étaient sur les lieux très rapidement, déjà à 9h15. Nous avions deux tâches : identifier les victimes et rassembler des preuves dans le cadre de l’enquête pénale sur les auteurs. Les éclats de bombe trouvés dans les corps, par exemple.

Heureusement, à Louvain, nous étions préparés à une catastrophe avec beaucoup de morts, et nous avions un plan catastrophe. Il a fallu libérer une morgue et installer un camion frigorifique supplémentaire dans le parking. Le soir, la plupart des victimes décédées ont été transférées à Gasthuisberg. Dix-huit au total, les auteurs de l’attentat compris. Elles ont toutes passé un CT-scan. Mercredi, toutes les victimes ont suivi un examen externe, et on a pratiqué une autopsie sur la moitié d’entre elles.

Comment sont-elles décédées exactement?

La plupart d’entre elles se trouvaient tout près des bombes dans le hall de départ de Zaventem. Elles sont pratiquement toutes mortes sur le coup suite au traumatisme crânien. Lors d’un attentat à la bombe, la plupart des personnes qui décèdent se trouvent dans un rayon de quelques mètres. Plus loin – jusqu’à 100 mètres – on peut être touché par un effondrement ou des projectiles libérés par l’explosion de la bombe.

Une explosion cause une onde de choc de milliers de bar. Les gens qui sont tout près encaissent toute cette pression et celle-ci provoque des lésions internes. Les poumons et le cerveau sont contusionnés. Ensuite, il y a les blessures causées par les pièces de la bombe qui éclate. Il s’agissait d’une bombe à clous remplie de boulons et de petites plaques en métal. Ces petits morceaux de métal perforent le crâne à toute vitesse. Ces gens sont morts sur le coup. Beaucoup de victimes, y compris celles qui ont survécu à l’attentat, étaient gravement blessées aux membres inférieurs.

Les victimes se sont-elles rendu compte de l’attentat avant de mourir?

Après les attentats terroristes, tous les proches des victimes ont eu l’occasion de s’entretenir avec nous, avec l’accueil des victimes du parquet. Ils se demandaient surtout si leurs proches s’étaient rendu compte de ce qui se passait, et s’ils avaient souffert. Pour la très grande majorité, nous avons pu dire sans équivoque sur base de leurs lésions : « Non, ils n’ont jamais réalisé qu’il y avait eu une explosion. » C’est pour cette raison qu’il faut réaliser une autopsie. Sinon, on ne peut répondre à cette question très importante.

Il a fallu attendre le vendredi 25 mars pour que les victimes soient identifiées et les proches informés. N’était-ce pas un peu tard ?

Plusieurs proches l’ont ressenti ainsi: « Pourquoi cela a-t-il pris autant de temps ? » Ils avaient raison. Mais nous, les médecins légistes, nous ne sommes pas les maîtres de l’identification, c’est le Disaster Victim Identification Team (DVI). On en a beaucoup débattu pendant les débriefings. Si toute la chaîne d’identification avait été professionnalisée, nous aurions eu fini un jour plus tôt. Tout le monde s’est très fort investi, à la police, au DVI et à la justice aussi. C’est pourquoi il est si difficile de critiquer. À cet égard, la Justice peut tirer des enseignements des soins de santé, ces derniers sont bien organisés. Nous avons l’habitude de travailler avec méthode, de façon structurée et avec une bonne infrastructure.

Pourquoi aurions-nous pu accélérer l’identification?

Dans cette situation, prenez l’exemple d’une personne décédée qui a ses documents d’identité en poche, prête à embarquer, qui porte des bijoux ou possède un tatouage. Vous connaissez le sexe, vous pouvez estimer son âge et disposez d’informations supplémentaires grâce aux membres de sa famille. Vous saurez rapidement de qui il pourrait s’agir. Dans ce cas, faut-il vraiment attendre les preuves scientifiques – les empreintes digitales, un examen dentaire et l’ADN ? La plupart des victimes auraient pu être identifiées après les autopsies externes. Mais il va de soi que la police joue la carte de la sécurité, et suit la procédure d’Interpol. Celle-ci prescrit de réunir toutes les données avant d’identifier un corps.

Qu’est-ce que l’examen des deux terroristes a révélé?

Quelque chose de très important. Dans notre recherche de traces d’explosifs, nous avons pris des échantillons sur les terroristes. Mon confrère Jan Tytgat a trouvé du TTAP dans leur sang, cerveau et poumons. C’est un explosif souvent utilisé par les terroristes. Comme il n’était pas présent dans le corps des victimes, il a permis de démasquer les poseurs de bombes.

Les séries télévisées donnent l’impression que les médecins légistes peuvent tout expliquer. Quels sont les plus grands malentendus au sujet de votre travail ?

Je suis toujours étonné que beaucoup de gens pensent qu’on peut lire sur le visage d’un mort s’il a souffert ou pas. C’est une idée très répandue, même parmi les entrepreneurs de pompes funèbres, alors que ce n’est absolument pas le cas. Quand on meurt, généralement les muscles se relâchent et les traits se détendent, même dans le cas de personnes qui ont beaucoup souffert. Cela n’empêche pourtant pas certains avocats d’affirmer que tel homme ne peut pas avoir souffert, puisque son visage est très calme.

Vous avez sonné l’alerte plusieurs fois au sujet de votre profession. Pourquoi ?

Nous sommes une profession déficitaire sans statut convenable. Nos missions pénales ne couvrent que la moitié des frais que nous faisons pour pratiquer une bonne médecine légale. Pour l’autre moitié, l’hôpital doit intervenir. Je trouve qu’en cas de décès inhabituel, il faut systématiquement désigner un spécialiste en médecine légale. La Belgique est l’un des rares pays où tout médecin a le droit de pratiquer la médecine légale. N’importe quel médecin peut être désigné comme expert par le juge d’instruction, le procureur du roi ou le tribunal. Il n’y a pas de limites. C’est pourquoi je dis qu’il faut engager des spécialistes et les rétribuer correctement. Les tarifs payés par la Justice sont bons pour les amateurs.

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