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Etats-Unis : « Cette violence naît d’un naufrage humain »

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Continuer à considérer intouchable le deuxième amendement de la Constitution après la tuerie d’Uvalde comme le font les Républicains est irresponsable et meurtrier, juge l’anthropologue Patrick Declerck, grand connaisseur des Etats-Unis et des fusils.

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Patrick Declerck
Patrick Declerck © belga image

«Il y avait des armes chez moi, car mon père aimait tirer à la carabine. Il m’a offert mon premier fusil à plomb à l’âge de 6 ans. Et mon oncle était un mercenaire katangais. Aux Etats-Unis, je possédais une 22 Long Rifle et j’appartenais à un club de tir.» Né à Bruxelles dans une famille belgo-franco-anglaise, Patrick Declerck a émigré à New York à l’âge de 11 ans et a vécu une vingtaine d’années en Amérique du Nord.

Avoir baigné dans un milieu ouvert au maniement des armes – «une activité de précision et de contrôle de la respiration et du geste », selon lui – n’empêche pas Patrick Declerck, devenu psychanalyste et anthropologue après son installation en France, de poser un regard critique sur les armes et leur usage exacerbé aux Etats-Unis. «Je hais la chasse, les chasseurs et tout sadisme, confie-t-il. Les armes sont en soi extrêmement dangereuses. Quand je consultais à l’hôpital de Nanterre, j’ai rencontré deux hommes qui avaient été blessés par balle et qui en gardaient des blessures, des cicatrices et des trous épouvantables dans les muscles des jambes.» Parti suivre des stages de tir de précision en 2012 et 2016 dans cet Arizona pas si éloigné du Texas, où a eu lieu la tuerie d’Uvalde le 24 mai, il en a tiré un récit, Sniper en Arizona (1), où s’expriment à la fois sa connaissance des fusils et sa révulsion pour ceux qui les utilisent à mauvais escient. «Mon texte n’a pas pour but d’idéaliser les armes. Cet ouvrage est une nouvelle exploration des limites de l’humanité comme j’essaie de le faire livre après livre. Je veux explorer les limites de cette humanité qui frise trop souvent le monstrueux.»

Cette violence naît aussi d’un malaise, d’une rage, d’un naufrage humain. On rentre dans le domaine de la psychopathologie.» Patrick Declerck, psychanalyste et anthropologue.

Les participants aux stages que vous avez suivis en Arizona étaient-ils représentatifs de la société américaine?

La société américaine est encore plus brutalement divisée que nos sociétés européennes. Il existe vraiment une rupture entre la vision du monde des démocrates et celle des républicains. C’est comme s’il y avait deux peuples américains. Les personnes que j’ai côtoyées en Arizona sont représentatives de cette Amérique blanche, populaire, aliénée, qui ne comprend pas grand-chose à ce monde postmoderne. Ce sont des fanatiques que l’on retrouve au sein de la National Rifle Association, le puissant lobby des armes à feu aux Etats-Unis, ou que l’on a pu observer le 6 janvier 2021, lors de l’assaut du Capitole, à Washington. Ils étaient habillés de la même façon. Ils arboraient les mêmes drapeaux sudistes. Ils étaient tous de grands admirateurs de Donald Trump. Chez certains, il y avait un racisme évident.

Pour Patrick Declerck, pouvoir acheter des AK-47, armes semi-automatiques, comme c’est le cas aux Etats-Unis, pousse à la catastrophe.
Pour Patrick Declerck, pouvoir acheter des AK-47, armes semi-automatiques, comme c’est le cas aux Etats-Unis, pousse à la catastrophe. © getty images

Professent-ils un rejet des élites?

Pour eux, New York, c’est la «République populaire de New York». C’est une insulte à ce qu’ils sont et à ce en quoi ils croient. La majorité de mes camarades de stage étaient des adeptes de ce théisme évangélique américain mélangeant extrémisme religieux et racisme, radicalement éloigné du protestantisme européen. Nous étions dans cette logique-là. Pour eux, New York respire l’intellectuel juif, de gauche et démocrate.

Le niveau de violence de la société américaine est-il directement corrélé à la facilité d’accès à l’achat d’armes?

C’est évident. Mais il ne faut pas seulement que les armes soient disponibles. Cette violence naît aussi d’un malaise, d’une rage, d’un naufrage humain. On rentre dans le domaine de la psychopathologie. Le milieu culturel joue aussi un rôle, dans le sens où il favorise certains comportements plus que d’autres. Sur le mode «je vais tirer dans le tas. Après, soit je me suiciderai, soit je serai tué par la police. Mais ce qui est sûr, c’est que je passerai sur CNN. On parlera de moi. Et je montrerai qui je suis vraiment.» La route est balisée pour exprimer sa perversion, sa destructivité et sa mégalomanie. C’est un cercle vicieux. Comment en sortir? Il y a environ quatre cents millions d’armes aux Etats-Unis. En réduire la vente est un objectif à atteindre. Mais dans l’immédiat, que fait-on de ces armes et de ces milliards de munitions?

Comment expliquer la paralysie du monde politique dans ce domaine?

D’une manière véritablement crapuleuse, le Parti républicain défend l’accès inconditionnel à l’achat d’armes en mettant en avant une identité américaine dangereuse et pathogène. Le deuxième amendement de la Constitution, écrite en 1791, parle de «milice armée». Que des individus possèdent personnellement des armes ne constitue pas pour autant une milice, fonction d’ailleurs assumée par la Garde nationale. Considérer ce texte comme intouchable, tel que l’ont encore fait les républicains après la tuerie d’Uvalde, est non seulement irresponsable et meurtrier mais aussi une escroquerie. Et ce, d’autant plus que les armes dont il était question en 1791 n’ont strictement rien à voir avec la puissance létale de celles d’aujourd’hui.

Les démocrates font ce qu’ils peuvent, seulement l’équation est quasi impossible à résoudre.

Un moyen terme ne serait-il tout de même pas envisageable, par une limitation de la vente de certaines armes ou par le renforcement des contrôles sur les acheteurs?

Apparemment, non. Ou seulement pour une infime partie des républicains. L’ enjeu est pourtant là. Pouvoir acheter des AK-47, qui sont des armes semi-automatiques, pousse à la catastrophe. Avec ce type d’armes, il suffit d’appuyer sur la détente et vous pouvez tirer en rafale. C’est de la folie. Cela étant, des variétés de ces armes semi-automatiques sont aussi accessibles en France pour celui qui a une licence de tir l’autorisant à détenir une arme de poing. Elles sont sur le marché, même s’il faut remplir davantage de conditions pour les acquérir. En ce qui me concerne, grâce à ma carte de membre de la Fédération française de tir, j’ai pu acheter une Remington 700 avec une lunette, un silencieux et un bipied. Bref, un équipement complet même si je ne l’ai pas utilisé une seule fois. Je voulais juste montrer que c’était possible. Que l’on puisse acheter tout cela, y compris des silencieux, dans un pays où le risque terroriste reste prégnant, est inintelligible.

L’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021, illustre bien «cette Amérique blanche, populaire, aliénée, qui ne comprend pas grand-chose à ce monde postmoderne.»
L’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021, illustre bien «cette Amérique blanche, populaire, aliénée, qui ne comprend pas grand-chose à ce monde postmoderne.» © getty images

Que vous inspirent les déclarations des républicains appelant à armer les citoyens et les professeurs?

Les proarmes aiment mettre en avant un fait divers survenu dans la soirée du 25 mai 2022 à Charleston, la capitale de l’Etat de Virginie occidentale. Un conducteur avait été prié de rouler plus lentement parce que, dans le quartier où il passait, il y avait une fête avec de nombreux jeunes. Furieux de cette injonction, l’homme de 37 ans, dénommé Dennis Butler, est revenu armé et a tiré sur des douzaines de personnes. Une femme qui participait à la fête l’a abattu avec son arme de poing avant qu’il ne réussisse à blesser quiconque. Ce genre d’histoire donne des arguments aux républicains: si quelqu’un a l’intention de tirer sur des citoyens, il est intéressant que d’autres personnes puissent le neutraliser. Mais si cette «solution» était choisie, le nombre de gens qui auraient un accès immédiat à des armes progresserait. Or, plus il y a d’armes dans une famille, plus il y a de risque de passages à l’acte, pas seulement du fait de leur détenteur, mais aussi d’un enfant, d’un frère, d’un oncle, d’un cousin… Ce type de raisonnement devrait en principe faire douter les promoteurs d’une société surarmée. Mais il est très difficile de les convaincre. Les démocrates font ce qu’ils peuvent, seulement l’équation est quasi impossible à résoudre. On pourrait aussi tenter de convaincre les Américains de rendre la majeure partie de leurs armes. Ce serait là un suicide électoral immédiat. Nous sommes donc face à un phénomène auquel on ne voit pas réellement d’issue.

L’ enjeu politique est-il trop important?

Bien sûr. Et c’est aussi un enjeu identitaire. Les partisans de l’accès inconditionnel aux armes se voient comme de vrais hommes, de véritables Américains tout comme l’étaient les cow-boys d’antan: «Touche pas à mon flingue ou je te descends.» On en est là pour une moitié des Américains qui ont besoin de posséder des armes pour se sentir exister et être reconnus. Selon eux, leurs opposants veulent détruire «the American way of life». Ce discours extrémiste que l’on entend de plus en plus aux Etats-Unis véhicule des clichés qui témoignent d’une profonde incompréhension de la modernité et d’une inaptitude à la vie contemporaine.

(1) Sniper en Arizona, par Patrick Declerck, Buchet-Chastel, 384 p.
(1) Sniper en Arizona, par Patrick Declerck, Buchet-Chastel, 384 p. © National

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