Play4Peace
En onze ans, Play4Peace a accompagné quelque 20.000 jeunes. Quand le sport devient un tremplin socioprofessionnel

«Un jeune qui grandit à Molenbeek ne dépasse pas les six rues autour de chez lui»: quand le sport devient un tremplin socioprofessionnel

Laurence Van Ruymbeke
Laurence Van Ruymbeke Journaliste au Vif

A 47 ans, le Bruxellois Ayman Ramdani, désormais Commandeur de l’ordre de la Couronne, remue ciel et terre pour assurer l’inclusion sociale et professionnelle de jeunes de tous bords via Play4Peace.

On peut être épileptique et bègue dans l’enfance, devenir pharmacien, vendre des produits de luxe au Maroc puis créer, à Bruxelles, une association qui vient en aide aux jeunes de 16 à 28 ans. Le tout avant d’être distingué comme Commandeur de l’ordre de la Couronne. Ce parcours qui force l’admiration est celui d’Ayman Ramdani, fondateur et directeur de Play4Peace. En onze ans, cette petite structure qui mise à la fois sur l’éducation, le sport et le mentorat, a permis à quelque 20.000 jeunes de bénéficier de cet accompagnement à visée d’inclusion sociale. Non subsidiée par les pouvoirs publics, elle vit essentiellement grâce au soutien de fondations et aux dons privés. Rencontre.

Quelle enfance avez-vous eue pour être taillé de ce bois-là?

C’est l’éducation reçue de mes parents qui m’a fait tel que je suis. Ma mère a dû arrêter l’école en troisième primaire et c’est l’un de ses grands regrets. Aujourd’hui, elle se tient informée de tout, en permanence. Amputée d’une partie des deux pieds, elle se déplace en chaise roulante. Pourtant, elle a toujours le sourire et est la première à aider les autres. Quant à mon père, orphelin, il a beaucoup vécu dans la rue au Maroc. Pendant les vacances là-bas, nous allions rendre visite à ses amis restés en situation précaire, dans des bidonvilles. «N’oubliez pas, disait mon père, que derrière chacun de ces enfants en difficulté, il y a moi.» Mon père était du genre à glisser un peu d’argent sous l’oreiller des sans-abris, sans rien dire.

La scolarité était-elle importante à ses yeux?

Comme il ne savait ni lire ni écrire, il a voulu que nous bénéficiions de la meilleure formation possible. Avec une vraie volonté de développer notre culture de l’autre. Nous étions musulmans mais il nous a inscrits dans l’enseignement catholique, par exemple. «Le plus bel héritage que je puisse vous laisser, c’est l’éducation», répétait-il. Il nous a fait suivre des cours d’arabe pour que nous le lui enseignions ensuite. Cela nous a inculqué l’idée que l’éducation est une chance, qu’elle doit se transmettre et qu’il n’y a pas d’âge pour apprendre. Ce sont des choses que l’on comprend plus tard.

Vous avez connu une enfance particulière due aux crises d’épilepsie qui vous affectaient.

J’en avais parfois trois par jour, ce qui a rendu ma scolarité et ma jeunesse singulières. Il y a des tas de choses que je ne pouvais pas faire, comme rouler à vélo ou sortir. Mais on apprend à observer, à écouter.

Vous avez aussi longtemps souffert de bégaiement, ce qui rendait toute communication compliquée…

Oui. C’est par le sport que je m’exprimais. J’en ai fait beaucoup, notamment de l’athlétisme, un sport solitaire qui ne nécessite pas de parler… On ne se rend pas compte que l’impossibilité de s’exprimer constitue une prison intérieure. Déjà, pour un jeune, dire qu’il ne va pas bien et pourquoi est une chose compliquée. Alors prendre la parole en sachant que l’on va bégayer et que le regard de l’autre va nous arrêter se révèle impossible. Je me sentais tellement enfermé que je voulais, gamin, devenir imam. Parce que quand on prie, on n’a pas besoin de s’exprimer.

«Je me sentais tellement enfermé que je voulais, gamin, devenir imam. Quand on prie, on n’a pas besoin de s’exprimer.»

La prise de parole n’est plus un problème pour vous aujourd’hui. Quand vous est venu le déclic?

Lors d’une soirée caritative où Play4Peace était sélectionnée et où il fallait présenter le projet en trois minutes et demie, devant le public. Je ne voulais pas y aller. Les répétitions ont été catastrophiques. Puis j’ai vu les jeunes de l’association dans la salle. J’ai pensé que si on les encourageait à se surpasser, il fallait qu’on le fasse aussi nous-mêmes. Ensuite, j’ai beaucoup moins bégayé. Je me suis rendu compte que j’étais capable de prendre la parole en public et qu’il ne fallait pas avoir honte d’être bègue. Les jeunes m’ont beaucoup appris. Aujourd’hui, j’ai davantage confiance en moi.

Le Bruxellois Ayman Ramdani, fondateur de Play4Peace

En 2014, vous perdez votre père et vous décidez de créer Play4Peace.

Quand je travaillais au Maroc, j’organisais déjà des activités sportives pour des orphelins. Après le décès de mon père, j’ai mis sur pied à Bruxelles une première journée du sport pour le développement et la paix, avec pour objectif de casser les barrières sociales et culturelles. Des milliers de jeunes de toutes les cultures et de toutes les confessions y ont participé, faisant du sport ensemble.

En 2017, Play4Peace est lauréat du Forum International Peace and Sport, à Monaco. Une reconnaissance qui vous ouvrira les portes du palais royal, à Bruxelles.

C’était incroyable! Après cela, le Palais de Monaco a contacté le Palais de Bruxelles, qui nous a invités. C’est là qu’a commencé le haut patronage du roi Philippe.

Pourquoi vous êtes-vous orienté vers l’aide aux jeunes?

A Bruxelles, la première cause de décès chez les 16-29 ans est le suicide. Quatre jeunes sur dix vivent sous le seuil de pauvreté. Est-ce normal qu’autant d’étudiants travaillent au lieu de se concentrer sur leurs études pour les réussir? Il me semble qu’il y a beaucoup à faire pour eux.

Que propose votre association?

Des activités sportives (boxe, golf, course à pied), du mentorat et des formations éducatives en négociation, leadership, communication, via des conférences, des rencontres avec des entrepreneurs, des visites en entreprise. L’effet du mentorat est incroyable. A raison de deux rendez-vous par mois au minimum, les mentors, qui sont des entrepreneurs, soutiennent les jeunes dans leur développement à la fois personnel et professionnel, leurs études, leurs recherches de stages ou l’élaboration de leur projet. Je pense que la période des grands frères et des quartiers, c’est fini. Quelqu’un qui grandit à Molenbeek ou à Anderlecht ne dépasse pas les six rues autour de chez lui. Or, le monde du travail fonctionne par réseaux. On ne fait pas des choses exceptionnelles: juste accorder du temps à ces jeunes pleins de talents, leur ouvrir des réseaux et leur proposer des opportunités. Ensuite, il faut qu’ils se bougent et qu’ils ne lâchent rien. Nous cherchons à développer leur potentiel afin qu’ils soient les meilleurs dans ce qu’ils sont, qu’ils puissent ensuite créer leur boîte et transmettre à d’autres ce qu’ils ont appris ici.

Quel est le profil des jeunes qu’accueille Play4Peace?

Notre académie, qui propose un programme d’un an avec 18 formations obligatoires, a accueilli 61 jeunes depuis le printemps 2023 alors que 160 avaient posé leur candidature. Dans la formule de mentorat simple, nous comptons environ 20 duos. Les jeunes viennent de tout Bruxelles mais aussi de Flandre et de Wallonie. L’an dernier, sur les 1.000 jeunes accueillis dans nos locaux, on comptait 64% de filles. Elles motivent les garçons: quand elles arrivent ici, elles veulent absolument réussir et elles se donnent à fond. Environ 80% des jeunes sont issus de la diversité: des Polonais, des Ukrainiens, des Guinéens, des Turcs, des Italiens.

On dit souvent de Bruxelles qu’elle est cosmopolite. Avez-vous, pour autant, l’impression que les habitants s’y rencontrent vraiment?

Non. Nombre de nos jeunes n’ont, par exemple, jamais été invités à des fêtes de Noël. Après ça, on va encore dire que l’inclusion, c’est compliqué… Alors nous avons installé un sapin dans nos bureaux et organisé un repas de Noël. Une première pour des jeunes de 21 ou 22 ans qui sont pourtant nés ici. On fait pareil avec des repas de ramadan ou de shabbat. Bref, je crois qu’il y a d’autres choses à faire que de discuter de la crèche de la Grand-Place de Bruxelles

Quelle est votre influence sur les jeunes qui passent par votre structure?

Parmi ceux qui suivent notre programme activement, il y a 0% de décrochage scolaire. Quelque 87% de ceux qui sont passés par notre structure ont développé de nouvelles compétences, 86% pratiquent du sport grâce à nous et 100% des jeunes diplômés ont trouvé un emploi (1). Et quand je vois certains d’entre eux parrainer discrètement l’association sans me le dire, par des dons, c’est une grande satisfaction.

Rencontrez-vous parfois des échecs?

Bien sûr. Certains abandonnent. D’autres échouent en raison de problèmes personnels. La santé mentale devrait être une priorité. La vie des parents n’est pas facile non plus. Que peut-on faire pour qu’éduquer un enfant soit un plaisir et pas un stress, et qu’un enfant puisse profiter de sa jeunesse? Il y a aussi des jeunes qui ont un talent fou mais qui ont besoin de revenus rapidement. Ils optent pour la fonction publique, alors qu’ils auraient pu créer leur propre job. Ça me rend un peu triste. Je leur dis juste de rester ouverts à d’autres opportunités et de continuer à apprendre.

Le fil rouge de votre vie et de votre carrière ne consiste-t-il pas à saisir toutes les chances qui se présentent à vous?

Un adolescent au parcours classique goûte très vite la vie. Cela n’a pas été mon cas: je ne pouvais qu’observer et écouter, de l’extérieur. Quand je suis devenu adulte, j’ai éprouvé une vraie gourmandise pour l’existence. J’ai longtemps eu l’impression de survivre. Aujourd’hui, je vis. Et ce n’est pas la même chose.

(1) A partir de 2026, le parcours Academy4Peace sera certifié par Ichec Formation continue.

Bio-express

1978
Naissance, à Bruxelles.
2004-2006
Pharmacien en laboratoire.
2007-2009

Collaborateur dans un bureau d’huissiers.
2009-2011
Distribue les accessoires des marques Strelli, Rodania et Kipling au Maroc.
2012-2017
Manager dans un cabinet d’audit.
2014
Lance Play4Peace. Cinq personnes y travaillent aujourd’hui.

«Il y a plus important à faire que discuter de la crèche de la Grand-Place de Bruxelles.»
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