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Le chimérisme, ou quand on est son propre jumeau

Muriel Lefevre

Certaines personnes sont ce qu’on appelle des chimères. Elles ont fusionné in utero avec leur jumeau (ou jumelle) décédé et possèdent deux ADN différents dans leur corps. Ou quand « je » est aussi un peu un autre.

Les chimères sont un des phénomènes les plus étranges de la génétique et dont la cause réelle reste dans de nombreux cas une énigme. Le phénomène se définit par l’existence, au sein d’un même individu, de deux patrimoines génétiques différents, soit de deux génomes. Il arrive, de façon rarissime, que les deux oeufs fusionnent pour ne plus former qu’un seul embryon qui se développe normalement tout en gardant deux patrimoines génétiques différents. Dans la plupart des cas, cela s’explique par le fait qu’elles ont, dans le ventre de leur mère – probablement lorsque les embryons n’étaient au stade que de quelques cellules-, absorbé leur faux jumeau décédé. L’être en devenir va continuer tout au long de sa vie à fabriquer des cellules porteuses de l’ADN de ce jumeau assimilé qui n’est jamais né. Le code génétique n’est, dans leur cas, plus le sanctuaire de l’individualité. La personne qui est une chimère est donc elle, mais aussi, un peu, quelqu’un d’autre.

Un animal mythologique

Le chimérisme a été appelé ainsi en référence à la chimère de la mythologie grecque, un animal a la tête de lion, le corps de chèvre et une queue de serpent. Mais contrairement à l’animal mythique, la chimère n’est pas un être hybride puisqu’elle est un « mélange » d’une même espèce.

Est-on un ou deux si on est une chimère?

Concrètement, une chimère peut donc avoir deux jeux de matériel génétique, deux jeux de cellules immunitaires et sanguines, ainsi que plus rarement des attributs physiques inhabituels. Si les anomalies de chimérisme sont essentiellement observées au niveau du placenta ou des organes sexuels, cela peut atteindre des organes ou même uniquement certaines cellules et plus particulièrement celles présentes dans la moelle osseuse ou encore les cellules qui déterminent le groupe sanguin. Il se peut aussi que la chimère ait des cellules hommes et femmes, ce qu’on appelle un gynandromorphisme. Une chimère peut donc être intersexuée et présenter un degré d’hermaphrodisme.

Il se peut aussi que le chimérisme soit plus visuel et se traduise par le fait qu’une partie de son corps a une carnation différente ou qu’un oeil ait une autre couleur. Les disparités se présentent sous forme de mosaïque et peuvent se disperser par morceau sur tout le corps. Ce qui fait que certaines parties du corps peuvent être allergiques à certaines choses alors que d’autres non. Par exemple, une chimère peut réagir différemment à une piqûre de moustique sur la partie gauche de son corps que sur la partie droite.

Enfin, certaines chimères, mais pas toutes, ont aussi une plus grande propension à avoir des problèmes immunitaires, comme si leur corps était en lutte contre le matériel génétique du jumeau fantôme.

Les enfants d’un fantôme

Plus perturbant encore, il arrive que ces cellules du jumeau fantôme soient transmises à leurs enfants. Des enfants qui ne sont, d’un point de vue génétique, par leur enfant, mais celui du jumeau fantôme. C’est d’ailleurs le plus souvent à travers ce genre d’histoires sensationnelles que le chimérisme fait la Une des médias.

L’un cas les plus emblématiques est celui d’un homme, qui a souhaité rester anonyme, qui s’est rendu compte lors d’un test ADN que son enfant n’était pas de lui. La grossesse étant dû à une fécondation in vitro, on a dans un premier temps cru à une erreur de l’hôpital, mais une enquête approfondie est venu démentir cette thèse. Ce n’est qu’en établissant une étude génétique plus poussée, une étude dite généalogique, qu’on s’est rendu compte que l’homme était, sur le plan génétique, l’oncle du bébé. S’il a bien produit le spermatozoïde qui a fécondé l’ovule, le patrimoine génétique qu’il a transmis n’est pas le sien, ou du moins celui qui le constitue principalement. Il est donc bien son père, mais pas totalement. La bonne nouvelle est que ce phénomène est cependant sans gravité pour les enfants.

Si le cas de ce Monsieur est exceptionnel, il n’est pas unique pour autant. En 2002, une étude publiée dans le New England Journal of Medicine racontait l’histoire d’une femme de 52 ans atteinte d’une grave maladie rénale. A la recherche de donneur compatible on découvre que deux de ses trois fils ne sont génétiquement pas les siens, mais ceux de sa jumelle fantôme.

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Un autre cas est celui de l’Américaine Lydia Fairchild qui demande une aide financière à l’État de Washington. Suite à test d’ADN, qui fait partie de la procédure standard, on déclare que ses enfants ne sont pas les siens et on traîne la jeune femme en justice pour fraude à l’assistance sociale. Ce n’est qu’après des analyses plus poussées qu’on se rend compte qu’il s’agit d’une chimère.

Taylor Muhl
Taylor Muhl© Getty

Enfin, citons encore le cas de Taylor Muhl. Elle est mannequin et a la particularité d’avoir un ventre bicolore. Tout ce qui est du côté gauche de son corps est légèrement plus grand que du côté droit. Le fait que le chimérisme soit à ce point physiquement visible est extrêmement rare.

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La procréation médicalement assistée

Pourtant loin de ces cas spectaculaires, le chimérisme est, dans la plupart des cas, invisible, soit sans effets somatiques. D’ailleurs, la plupart des chimères ignorent qu’elles le sont. Les cas de chimérismes seraient même beaucoup plus nombreux qu’on ne le pense. Le phénomène s’étant encore amplifié avec l’avènement de la procréation médicalement assistée où il n’est pas rare qu’on transfère plusieurs embryons dans l’utérus des femmes. Les avancées techniques, et la démocratisation du séquençage du génome humain, ont également permis de mieux cerner l’ampleur du phénomène.

Ne pas confondre avec la chimère homme/animal, terme utilisé pour décrire une méthode de recherche médicale qui utilise « un embryon, un foetus ou un organisme adulte d’une espèce animale dans lesquels des cellules humaines ont été introduites dans le but d’étudier leur comportement » précise Le Monde. Cette technologie est utilisée depuis plusieurs décennies et offre une alternative à l’expérimentation humaine. « Les recherches médicales utilisant ces chimères ont conduit à des milliers de publications scientifiques et à des avancées médicales majeures dans le traitement des cancers, de la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA) et bientôt de la maladie de Parkinson ». La technique permettrait également, à plus long terme, de produire des tissus et organes humains pour la transplantation.

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