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Coronavirus : les enfants sont-ils des bombes de contagion?

A cette question essentielle pour évaluer le danger potentiel d’un retour généralisé à l’école, les experts de Sciensano fournissent une réponse rassurante. Aussitôt démentie par Marc Wathelet, un expert « non-aligné » mais au curriculum très robuste. De chaque côté, on s’écharpe. Inspection des positions.

Poussé par l’industrieuse Flandre, qui veut remettre la machine économique en marche au plus tôt, les édiles francophones se laissent peu à peu convaincre de relancer l’école, ce qui libérera leurs travailleurs de parents. Lundi encore, le ministre-président francophone Pierre-Yves Jeholet (MR) a dit partager avec la ministre de l’Éducation, Caroline Désir (PS), la volonté d’un assouplissement des règles dans les établissements scolaires afin de permettre à un maximum d’élèves de rejoindre les bancs de l’école avant fin juin. Et en affirmant que les enfants « ne sont pas infectés et ne transmettent pas le virus ». Vraiment ?

Pour Marc Wathelet, virologue de renom, cette décision est prise en se trompant sur l’infectiosité des enfants, qu’il n’estime pas moindre à celle des adultes, la thèse présentée par Sciensano. L’ancien Institut de santé publique, rebaptisé pour sanctifier sa fusion avec le CERVA (Centre d’Étude et de Recherches Vétérinaires et Agrochimiques) a notamment pour mission d’asseoir scientifiquement les décisions relatives à la santé publique. Il entend absorber également le Conseil supérieur de la Santé, pourtant davantage indépendant du politique. En face de cette machine, Wathelet n’occupe aucun poste officiel. Mais son CV est robuste : docteur en sciences (biologie moléculaire, ULB), 25 ans aux États-Unis, à Harvard, à l’Université de Cincinnati puis dans une institution spécialisée dans la recherche sur les maladies respiratoires à Albuquerque.

Quand Sciensano affirme que « contrairement aux autres virus des voies respiratoires, il semblerait que le virus du SARS-CoV-2 ne soit pas facilement transmis par les enfants », on peut se sentir soulagé… ou se demander pourquoi le virus accorderait pitié à nos enfants. Wathelet, lui, n’y croit pas, sur base des études les plus complètes. Et il accuse franco : « Sciensano se base uniquement sur les quelques articles qui soutiendraient sa recommandation et ignore tous les autres articles qui prouvent le contraire. En science le comportement de Sciensano constitue de l’inconduite scientifique : en d’autres mots, cette déclaration est frauduleuse ».

Des enfants aussi contagieux que les adultes

Wathelet aligne les revues les plus prestigieuses: The Lancet, le 24 avril, chiffre le risque de transmission des moins de 10 ans : 7,4%, pour 6,6% pour la population. Science, 5 jours plus tard, démontre que les enfants présentaient certes une susceptibilité à l’infection de l’ordre d’un tiers de celle des adultes, mais que l’augmentation de la fréquence de contacts des enfants avec des adultes n’appartenant pas à leurs foyers familiaux compense cette moindre susceptibilité. Ce qui a pour effet de conduire à un taux de transmission… équivalent. Des résultats alignés avec ceux du virologue allemand Christian Drosten, responsable du « miracle allemand » en initiant très tôt le testing généralisé. « Mais aussi attaqué lorsqu’il a révélé que la charge virale n’était pas statistiquement différente en fonction de l’âge. Or ce sont des arguments absurdes que mettent en avant ses détracteurs », s’énerve Wathelet. Un de ces arguments? La détection du virus par polymérase (NDLR: une des techniques de testing) n’impliquerait pas que le virus soit infectieux. Or, souligne-t-il, il n’y a aucune raison de supposer que ces copies de virus se comportent différemment dans la gorge d’un enfant que dans celle d’un adulte. C’est d’ailleurs ce que confirme une étude suisse.

Mais les experts de Sciensano brandissent aussi leurs propres études. 78 publications rassemblées par le Collège Royal britannique de Pédiatrie qui supporteraient la réouverture des écoles. « Sauf que le Collège lui-même insiste qu’il conclut que le rôle des enfants dans la transmission du virus reste incertain et qu’il n’existe pas de preuve que ceux-ci ne constituent pas un réservoir de la maladie », peste Wathelet.

Et puis il y a eu l’étude la plus célèbre, qui a servi à « démontrer » que la science était décidément désarmée face au Covid. Alors que les enfants étaient des super-contaminateurs dans toutes les maladies comparables, un article décrit un enfant âgé de 9 ans en France qui a été contaminé par SARS-CoV-2 et qui n’a transmis la maladie COVID-19 à aucun de ses 172 contacts. Ce serait bien là la preuve que les enfants ne transmettraient pas le virus efficacement. Mais souci : la charge virale de cet enfant était de cent à mille fois plus faible que celle des adultes à qui il est comparé. Pour Wathelet, l’utilisation de cette étude dénote une « absence totale d’honnêteté intellectuelle ». Une accusation grave. Qu’il double d’une attaque en règle contre Marc Van Ranst, épidémiogiste de renom de la KUL et membre du Groupe d’Experts en charge de l’Exit Strategy (GEES) et le directeur de Sciensano, Steven Van Gucht. « Un vétérinaire pour prendre des décisions majeures pour la santé humaine », jauge Wautelet. Qu’il accuse de mener une politique qui « a contribué et va continuer à contribuer à un excès de mortalité qui était et serait évitable en respectant les principes de santé publique ».

A cela, Sciensano réplique par la voix de la docteur Sophie Quoilin, chef de son service d’épidémiologie des maladies infectieuses. Elle assure, au contraire, que de nombreux articles scientifiques traitent d’une contagion moindre par les enfants : « Dans la littérature, il y a une majorité d’articles qui disent un certain nombre de choses et des ‘outliers’ (des observations aberrantes, NDLR). M. Wathelet va chercher des exemples extrêmes. Quand on gère une épidémie, on doit connaître les extrêmes, mais s’aligner sur ce qui est le plus probable (…) Ce qui est pour moi le plus délétère dans ce que nous vivons aujourd’hui, c’est ce genre de discours extrêmes qui sont relayés dans les réseaux sociaux et les médias et qui amènent la population belge à vivre dans la peur ». Bref, chacune des parties s’accuse respectivement de choisir les sources qui conviennent à ses conclusions. Jusqu’à présent, aucun arbitre n’est venu les départager. La circulation du virus dans les écoles, ou son absence, déterminera bientôt qui avait raison.

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