L’historien Rutger Bregman exhorte, dans Ambition morale, sa génération à réorienter son énergie, son talent et son intelligence vers les défis essentiels: la pauvreté, les inégalités, le climat, la survie même de la démocratie.
Phénomène éditorial néerlandais, déjà traduit dans plus de 40 langues, Rutger Bregman s’est imposé comme l’un des penseurs européens les plus influents de sa génération. Historien, essayiste, conférencier à Davos, qu’il avait jadis pris à partie en dénonçant l’hypocrisie des élites, il revient avec Ambition morale (1), un manifeste incandescent qui interroge le sens du succès et de la responsabilité à notre ère. L’auteur d’Utopies réalistes y exhorte sa génération à réorienter son énergie, son talent et son intelligence vers les défis essentiels: la pauvreté, les inégalités, le climat, la survie même de la démocratie.
Bregman expose une idée simple mais détonante: la véritable ambition n’est plus d’accumuler richesses ou prestige, mais d’accroître le bien commun. Derrière cette formule, «ambition morale», il appelle à une révolution intime et collective: transformer nos carrières en leviers d’action, concilier réflexion et action, faire du courage et de la lucidité les moteurs d’un nouveau contrat social. Il convoque pour cela des figures inspirantes (de Thomas Clarkson à Rob Mather) pour rappeler qu’une poignée d’individus décidés peut changer le cours du monde. A l’heure où les autocraties prospèrent, où la crise écologique s’aggrave et où le désenchantement gagne les sociétés occidentales, Rutger Bregman invite à relever la tête: c’est dans la redécouverte de l’ambition morale que se joue, selon lui, la renaissance de notre temps.
Avant d’entrer dans le contenu du livre, pouvez-vous expliquer comment en est née l’idée? Quelle est la genèse de ce projet?
Tout est parti d’un constat simple, presque banal, mais accablant: nous faisons face à des problèmes colossaux en tant qu’espèce. La liste semble s’allonger de jour en jour, inégalités extrêmes, pauvreté persistante, dérèglement climatique, érosion des démocraties. Certains experts n’hésitent même plus à employer le mot «fascisme» pour décrire ce qu’ils observent dans certaines régions du monde. Face à cela, il nous faut des gens capables d’agir. Or, quand on regarde autour de soi, on se rend compte qu’un grand nombre de personnes passent leur vie dans des métiers qui ne rendent pas vraiment le monde meilleur. Je cite dans le livre une étude selon laquelle un quart des actifs dans les pays développés considère que son propre travail est socialement inutile. Je ne parle pas ici des enseignants, des infirmiers ou des plombiers, bien sûr, mais plutôt de ma propre «bulle»: les diplômés des grandes universités, devenus avocats d’affaires, banquiers, consultants… ou écrivains à succès comme moi.
A quel moment cette réflexion s’est-elle transformée en projet de livre?
Quand j’ai commencé à interroger mon entourage, beaucoup m’ont répondu avec une forme de malaise. Quand je leur demandais: «Mais que faites-vous concrètement? Contribuez-vous à améliorer le monde?», la plupart répondait «non». Ce livre est donc né d’une frustration, envers moi-même d’abord, puis envers mon entourage. Je me suis vu comme un auteur œuvrant depuis dix ans dans ce que j’appelle «l’industrie de la prise de conscience»: j’écris sur ce qui va mal, en espérant que d’autres s’en chargeront. Quant à mes amis, beaucoup avaient été engloutis par ce que l’un d’eux appelle «le triangle des Bermudes du talent»: la finance, le conseil, le droit des affaires. Des carrières brillantes en apparence, mais vidées de sens. Alors oui, Ambition morale est une forme de cri de ralliement. Un appel adressé à ceux qui gaspillent leur potentiel dans des tâches sans âme: il est temps de faire mieux, car le monde a besoin de toutes les bonnes volontés.
On entend votre critique sévère sur ce genre de métiers. Mais peut-on tout de même concilier ambition professionnelle et ambition morale?
Absolument. C’est même tout le propos de ce livre: combiner l’idéalisme de l’activiste et l’ambition de l’entrepreneur. Les personnes animées par une ambition morale ne cherchent pas le minimum éthique, recycler leurs déchets, compenser leur empreinte carbone, accomplir une bonne action par jour. Tout cela est louable, bien sûr, mais c’est le strict minimum moral. L’ambition morale, c’est faire autant de bien que possible, identifier les leviers les plus puissants et toucher le plus de vies possible. Je raconte, par exemple, l’histoire d’une école à Londres, un incubateur de jeunes entrepreneurs. Sauf qu’ici, ils ne créent pas des start-up pour gagner de l’argent: ils fondent des associations à fort impact social, des structures qui sauvent des vies plutôt que d’enrichir des actionnaires.
Pensez-vous à des exemples précis?
Parmi ces anciens élèves, certains ont créé le Lead Exposure Elimination Project, une ONG qui lutte contre l’exposition au plomb, responsable chaque année de centaines de milliers de morts dans le monde. Ils ont convaincu le gouvernement du Malawi de réguler l’usage du plomb dans les peintures, ce qui permettra de sauver des milliers d’enfants. C’est cela, l’esprit entrepreneurial au service du bien commun: repérer les causes négligées et s’y attaquer.
Vous parlez de rendre le monde meilleur. Pensez-vous que cela passe avant tout par des actions individuelles, ou faut-il des transformations structurelles, politiques et économiques?
Pendant longtemps, j’ai été ce qu’on appellerait un «homme de gauche» classique, convaincu que tout devait passer par le changement systémique. J’étais de ceux qui disaient: «Ne venez pas me parler de responsabilité individuelle, il faut réformer le capitalisme, renverser le patriarcat, changer le système!» Avec le temps, j’ai compris que cette opposition entre action individuelle et changement collectif est fausse.
C’est une question qui taraude nombre d’intellectuels. Qu’est-ce qui vous a fait changer de position sur ce point?
Quand on observe l’histoire, on voit que les grandes transformations naissent souvent avec une poignée de personnes qui décident d’agir. C’est ce que disait l’anthropologue Margaret Mead: «Ne doutez jamais qu’un petit groupe d’individus réfléchis et déterminés puisse changer le monde; en réalité, c’est toujours ainsi que le changement s’est produit.» Si un problème vous obsède, c’est sans doute à vous d’y apporter une solution. Theodore Roosevelt disait déjà: «Si vous ne faites que vous plaindre sans proposer de solution, cela s’appelle geindre.» Et je crois qu’aujourd’hui, nous avons un peu trop de gens qui geignent. On retrouve d’ailleurs un travers similaire à droite et à gauche. A droite, certains disent: «Tout repose sur la responsabilité individuelle, tirez-vous d’affaire par vous-même», ce qui sert souvent à justifier les inégalités. A gauche, d’autres rétorquent: «Non, seul le changement systémique compte», pour éviter de se sentir personnellement concernés. Dans les deux cas, c’est une façon de se décharger de sa propre responsabilité.
Vous évoquez dans le livre la nécessité de réformer le capitalisme. Faut-il le transformer ou le dépasser?
Bien sûr qu’il faut des réformes profondes! Je ne crois pas qu’on puisse se contenter de rustines. D’ailleurs, après avoir terminé le livre, j’ai cofondé une organisation baptisée The School for Moral Ambition que nous aimons présenter comme une sorte de Robin des Bois des talents: un mouvement destiné à aider ceux qui veulent mettre leurs compétences au service du bien commun.
Quel est son objectif concret?
Nous aimons dire que si Robin des Bois prenait l’argent aux riches pour le donner aux pauvres, nous, nous prenons le talent des riches pour le mettre au service des pauvres. L’une de nos premières initiatives s’appelle la Tax Fairness Fellowship. Nous recrutons des avocats d’affaires, des banquiers, des fiscalistes, autrement dit, ceux qui connaissent intimement les failles du système actuel, afin qu’ils contribuent à les corriger. Notre idée est simple: il ne suffit pas de constater l’injustice fiscale, il faut mobiliser ceux qui savent comment la corriger. Nous avons besoin de ces nerds radicaux, des gens capables de comprendre la mécanique législative et financière dans le détail et de concevoir les solutions les plus efficaces pour que les plus riches paient enfin leur juste part.
Tout le monde est d’accord sur le principe d’un système fiscal plus juste, mais comment y parvenir concrètement?
C’est précisément là que ces compétences deviennent décisives. Et plus largement, c’est un exemple de la façon dont de petits groupes de personnes engagées peuvent, à terme, transformer le système. Car il faut être lucide: notre contrat social est aujourd’hui profondément brisé. Les inégalités explosent, les impôts sur le travail sont trop élevés, ceux sur le capital quasi inexistants et l’évasion fiscale massive. Tout cela doit être réparé, et pour cela, il faut des femmes et des hommes qui savent ce qu’ils font.
Vous évoquez dans le livre de nombreuses figures historiques. Si vous deviez en retenir une ou deux qui incarnent le mieux cette ambition morale, lesquelles choisiriez-vous?
L’histoire qui m’a le plus marqué, celle qui a véritablement changé ma vie, est celle d’un homme que je considère comme le plus grand abolitionniste de l’histoire: Thomas Clarkson. Quand j’ai commencé à écrire ce livre, je voulais d’abord parler des abolitionnistes néerlandais, je suis moi-même Néerlandais, cela me paraissait logique. Mais j’ai vite réalisé qu’il n’y avait presque rien à dire: aux Pays-Bas, comme en France ou en Espagne, l’abolitionnisme était marginal. Quelques intellectuels publiaient des manifestes, mais ils restaient isolés.
Pourquoi Thomas Clarkson, précisément? Qu’est-ce qui le rend si décisif à vos yeux?
Parce qu’il a transformé une indignation personnelle en un engagement total. Le seul endroit où le mouvement est devenu massif et populaire, c’est au Royaume-Uni. Ce fut un tournant dans l’histoire mondiale: pour la première fois, des milliers de citoyens se sont mobilisés non pas pour leurs propres droits, mais pour ceux des autres. Et l’homme clé derrière cette mobilisation fut Thomas Clarkson. A 25 ans, il participe à un concours d’essais à Cambridge sur la traite des esclaves. Sa vie prend alors un virage: il comprend que si l’esclavage est la plus grande abomination morale de son époque, il doit agir lui-même. Ce n’était pas qu’un bel idéal: il a consacré 60 ans de sa vie à parcourir le Royaume-Uni, 35.000 miles à cheval, pour convaincre, documenter, témoigner. Les historiens s’accordent à dire que sans Clarkson, l’abolition n’aurait pas pris cette ampleur. C’est l’exemple parfait de ce que j’explique dans le livre: le changement systémique naît souvent de l’action obstinée d’individus singuliers.
Pensez-vous que ce type d’expérience –à la Thomas Clarkson– est encore possible aujourd’hui, compte tenu de l’évolution des sociétés contemporaines?
Absolument. J’en parle d’ailleurs dans le livre. J’ai voulu montrer qui sont les «Thomas Clarkson» d’aujourd’hui. Un chapitre est consacré à une personne extraordinaire, Rob Mather, fondateur de l’Against Malaria Foundation. S’il existait une ligue des champions des associations, il la gagnerait chaque année. Leur site n’a rien de séduisant, mais leur efficacité est redoutable: ils délivrent les solutions les plus cost-effective pour aider le plus grand nombre. Pour environ 5.000 dollars, ils peuvent sauver la vie d’un enfant. C’est vertigineux. Beaucoup d’ONG savent très bien faire de la communication et perpétuer leur propre existence; l’Against Malaria Foundation, elle, a bâti une machine pour s’attaquer à l’une des maladies tropicales les plus négligées. La malaria tue encore 600.000 personnes par an. Dans les pays riches, on l’a presque oubliée.

Pour vous, c’est donc cela l’ambition morale, aller là où personne ne veut aller?
Absolument. Aussi, l’ambition morale consiste à cibler ce qui est le plus négligé parce que c’est là que l’effet est maximal. Dans mon univers progressiste, je vois beaucoup de bonnes intentions, mais aussi des comportements grégaires: on a parfois l’impression que tout se résume au climat. Quelqu’un a parlé de «climatisme». Le climat est un défi colossal, bien sûr, mais d’autres fléaux provoquent aujourd’hui davantage de souffrances. Ce n’est pas parce que vous ne les croisez pas au quotidien qu’ils n’existent pas.
«L’ambition morale consiste à cibler ce qui est le plus négligé car c’est là que l’effet est maximal.»
Vos livres portent une tonalité optimiste. Or, au regard des guerres, du climat et de l’inaction des gouvernements, certains diront qu’il est difficile d’être optimiste. Que leur répondez-vous?
Je comprends qu’on me voie comme «l’historien optimiste». Mon premier livre, Utopies réalistes, s’ouvrait par cette phrase: «Dans le passé, tout était pire.» Il est utile de le rappeler. On oublie à quel point le passé était difficile et combien nous avons progressé, matériellement, nous sommes plus riches, en meilleure santé, et moralement aussi, avec l’abolition de l’esclavage, l’essor de la démocratie, l’égalité femmes-hommes. Il n’y a pas si longtemps, tout cela paraissait impensable. Toutefois, je dois souligner une chose: le monde s’assombrit à vue d’œil. C’est l’une des raisons d’Ambition morale: je veux réveiller. Nous vivons un moment charnière de l’histoire. J’ai passé une année aux Etats-Unis: le pays ne «ressemble» pas à une autocratie, il en a déjà des traits. Des milices masquées embarquent des manifestants dans des vans; l’exécutif a renforcé des forces fédérales qui répondent directement au président; si l’ICE était une armée, elle serait parmi les plus grandes au monde. Les humains ont une capacité stupéfiante à voir et à faire comme s’ils ne voyaient pas. Des spécialistes du fascisme quittent aujourd’hui les Etats-Unis en disant: la leçon de 1933, c’est qu’il vaut mieux partir tôt que tard. Cela ne signifie pas que nous savons ce qui adviendra. Kierkegaard disait: «La vie se comprend à rebours, mais elle se vit en avant.» L’avenir n’est pas écrit; il dépend de groupes de personnes réfléchies et déterminées, prêtes à se battre pour la démocratie, à ne pas seulement se lamenter sur leurs privilèges, mais à les mettre au service d’une action massive, à bâtir des mouvements. Ce n’est pas le moment des histoires happy-clappy où tout irait bien.
«Des spécialistes du fascisme quittent aujourd’hui les Etats-Unis comme ils l’ont fait en 1933.»
Certains objecteront que nous avons déjà de puissantes ambitions morales à l’œuvre (jeunes pour le climat, luttes pour l’égalité, etc.) et que l’«ambition morale» est déjà trop présente et pourrait même paralyser à un tel niveau. Comment répondez-vous à cela?
L’ambition morale, ce n’est pas l’intention, c’est le résultat. Ce n’est pas «se sentir bien» autour d’un projet passion; c’est améliorer le monde de manière tangible: faire passer des lois, modifier des règles, changer la vie d’autant de personnes, et d’animaux, que possible. Regardez les grands mouvements récents. Black Lives Matter a été immense, surtout aux Etats-Unis. Mais si vous comparez avec le mouvement des droits civiques des années 1960, qui a fait adopter quatre grands ensembles législatifs, le bilan est plus maigre. BLM a obtenu des réformes locales, des procédures policières ajustées ici ou là, mais le mouvement n’avait pas toujours une stratégie politique claire ni un corpus de lois à faire passer. L’ambition morale exige ce double ancrage: la puissance morale et la précision technique, l’élan et le plan.
Vous évoquez souvent les technologies émergentes. Que pensez-vous de l’intelligence artificielle, à l’aune de votre «ambition morale»?
Nous vivons la plus grande révolution technologique de notre vie. L’intelligence artificielle est une technologie à usage général, comme la machine à vapeur ou l’électricité: elle va tout transformer, dans tous les secteurs à la fois. Nous allons devoir réécrire le contrat social. Je pense souvent à la fin du XIXᵉ siècle: c’était aussi une époque de bouleversements rapides, la plus forte croissance économique que l’Occident ait connue. L’Age doré, avec ses inégalités extrêmes, ses «barons voleurs», et des millions de travailleurs exploités. Puis est venue l’ère progressiste: une revitalisation sociale, portée à la fois par la base, les syndicats, les mouvements de jeunesse et par le sommet: une élite prête à agir. Theodore Roosevelt en est l’exemple parfait. Il disait: «Ce n’est pas le critique qui compte, mais celui qui est dans l’arène.» C’est cet état d’esprit qu’il nous faut: relever les manches, tenter, échouer, recommencer. La tempête approche, sans doute la pire que nous connaîtrons, mais nous pouvons en sortir grandis. Comme nos ancêtres après l’Age doré ont bâti le mouvement ouvrier, la sécurité sociale, la santé universelle, nous pouvons construire un monde encore meilleur. Ou basculer dans la tyrannie et le néofascisme. L’avenir dépendra de ces petits groupes de gens décidés à se réveiller, à agir, à bâtir.
Pour conclure, pouvez-vous proposer une sorte de «protocole» en trois ou quatre étapes pour être utile aujourd’hui?
Tout commence par la rencontre avec des idéalistes ambitieux partageant la même vision. Nous vivons isolés, scotchés à nos écrans, et nous en devenons dépressifs. Nous voulons créer des espaces sûrs pour les do gooders, des lieux où l’on n’a plus honte de vouloir agir. Et l’effet est souvent contagieux. Les ambitions se répondent, s’amplifient. Nous avons un programme gratuit appelé le Moral Ambition Circle. De petits groupes de six à huit personnes s’y retrouvent autour de quelques questions: quels sont les grands défis du monde? Quels sont mes talents? Où se rencontrent les deux? Quelle première étape puis-je franchir? Comment nous entraider, nous rendre mutuellement responsables? A la fin, chacun s’engage sur une promesse concrète. Et c’est extraordinaire de voir ce que cela produit: quand les gens se rencontrent, en chair et en os, des choses singulières adviennent. L’essentiel, c’est cela: fermer l’ordinateur, sortir de derrière son écran, rencontrer de vraies personnes, et commencer à construire.
(1) Ambition morale, par Rutger Bregman, Seuil, 304 p.
Bio express
1988
Naissance le 26 avril à Renesse, aux Pays-Bas.
2009
Obtient une licence en histoire à l’université d’Utrecht.
2012
Achève un master en histoire, partiellement effectué à l’UCLA (Etats-Unis).
2017
Publie Utopia for Realists (Utopies réalistes? Points, 2020).
2019
Fait paraître Humankind. A Hopeful History (Humanité: une histoire optimiste, Seuil 2020).
2019
Fait sensation au Forum économique mondial à Davos en dénonçant publiquement l’évasion fiscale des élites;