Chronique

Thierry Fiorilli

Les « générations perdues », bien plus prometteuses que celles qui se sont égarées (chronique)

Thierry Fiorilli Journaliste

Y aurait-il des générations perdues, des bonnes et les ratées ? La jeunesse d’aujourd’hui finit toujours par innover, entreprendre, créer, développer. Une génération tout sauf égarée.

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C’est le service de table qu’on pleure, alors que toute la maison a brûlé. La fierté pour les trois arbres plantés, alors qu’on a rasé les bosquets autour pour y élever des lotissements. L’écharpe qu’on noue quand on va fumer dehors, pour ne pas attraper la mort. Cette conviction que le pire est là, derrière la porte, à cause de celles et ceux qui ne se sont pas coulés dans notre moule. C’est ce sempiternel verdict, asséné avec plus de véhémence aux deux extrémités des années scolaires – la fin et la rentrée: «Génération perdue.» Parfois en point d’interrogation, ou au conditionnel, mais rien que le suggérer, c’est le penser, hein.

«Génération perdue.» Parce qu’on aurait les bonnes et les ratées. Celles modèles et celles craboutchas, séries avec défaut, cours des miracles, 7e compagnie de sous-doués. On aurait non pas des Grands Architectes, des Grands Manitous, des Grands Frères, mais des Grands Responsables de la Qualité, qui examinent les générations défilant sur le Grand Tapis roulant de l’histoire et leur accolent des critères de performance, comme aux frigidaires: A+, A, B, C, G… Et sur un Grand Tableau, on répartit: les «générations idéales», les «pas si mal», les «bof», les «très bien», les «manque un truc là» et les «perdues».

Elle est pourtant rapiécée de partout, cette façon de voir, tellement elle est usée. Quand ce n’est pas la pandémie qui a bouleversé les cours, ce sont les cheveux trop longs et les idées trop courtes, les jeux vidéo trop présents, les mangas plus lus que la Bibliothèque rose, le cul plus dans le beurre que dans les ronces, la salle de sport plus fréquentée que le bureau de vote, le nombril trop apparent et la capuche trop rabattue, les épreuves du CEB et du CE1D pas assez difficiles, les médailles aux tests Pisa trop peu nombreuses… Tellement elle est étriquée, aussi, cette approche qui croit pouvoir envelopper des choix, des réalités et des vies qui la dépassent, dans tous les sens du terme.

De Grands Responsables de la Qualité examinent les générations et leur accolent des critères de performance, comme aux frigidaires: A+, A, B, C, G…

Parce que ces générations-là finissent toujours par innover, entreprendre, créer, développer, sur tous les plans. En s’affranchissant des œillères des prédécesseurs. En optant pour d’autres routes, puisque celles de l’itinéraire qu’on leur présente comme l’unique, depuis l’école, ne mènent quand même pas à des horizons de rêve. Ces jeunes-là, aujourd’hui, maîtrisent des technologies comme personne au même âge auparavant, apprennent langues et musique grâce à des applications, affichent tôt leurs préférences sexuelles et leur identité de genre, ignorent que Bouchez a tweeté ceci ou Nollet dit cela sur le climat mais savent que la sécheresse a fait réapparaître les pierres de la faim enfouies dans les cours d’eau, lâcheront un CDI pour six mois à vélo dans les Andes et privilégieront l’escape game au séminaire développement perso.

A les voir, à nous voir, aucun doute: «les générations perdues» sont bien plus belles et prometteuses que celles qui se sont égarées.

Bel endroit et belle époque pour se perdre.
© getty images

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