Chronique

Bertrand Candelon

Le décodeur de l’économie de Bertrand Candelon: «fat finger», un gros doigt qui coûte cher (chronique)

Bertrand Candelon Professeur de finance à l'UCLouvain et directeur de la recherche Louvain-Finance.

Toute activité humaine s’accompagne d’erreurs. Rien ne sera entrepris contre Citigroup.

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Lundi 2 mai, vers 10 heures. Un vent de panique souffle sur les marchés boursiers. La Bourse de Bruxelles, dans le sillage de ses consœurs, perd plus de 5%, provoquant l’inquiétude des investisseurs au vu des situations économique (la résurgence de l’inflation) et géopolitique (l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes). Ce choc boursier cause tout d’abord une perte importante pour de nombreux agents dont la vente des actifs se fait automatiquement à partir d’un certain seuil. Mais il est aussi à l’origine d’une vague de défiance générale sur la plupart des autres marchés d’actifs.

Quelques dizaines de minutes plus tard, les indices reviennent toutefois à la normale. Le krach éclair disparaît, provoquant la perte ou le gain de certains investisseurs mais aussi une réallocation significative d’actifs. Que s’est-il passé? L’analyse a montré que ce krach était dû à une erreur de saisie – dans le jargon boursier, on parle de «fat finger», littéralement «gros doigt» – émanant d’un opérateur de la banque Citigroup sur un marché boursier suédois. L’ effet de la mauvaise manipulation a ensuite été amplifié par les algorithmes qui arbitrent en temps réel les variations de cours. La diffusion du choc a aussi été permise par des mécanismes de contagion qui se sont accrus depuis une vingtaine d’années.

Toute activité humaine s’accompagne d’erreurs. Rien ne sera entrepris contre Citigroup.

Le phénomène de «fat finger» n’est ni nouveau ni rare. En mai 2010, par exemple, le Dow Jones, le célèbre indice de la Bourse de New York, a perdu plus de 10% après qu’un trader s’est trompé de touche et a passé un ordre de vente de seize milliards de dollars, au lieu de seize millions, sur l’entreprise Procter & Gamble!

Toute activité humaine s’accompagne d’erreurs. Par conséquent, tant qu’il n’a pas été prouvé que le «fat finger» était délibéré, aucune action financière ou juridique n’est possible, les acteurs du marché restant toujours responsables de leurs actes. C’est pourquoi rien ne sera entrepris contre Citigroup après cette erreur de trading, même si l’on peut légitimement penser que l’opérateur à l’origine de celle-ci a été remercié et que des procédures internes ont été mises en place pour éviter la répétition de ce type d’incident.

Les régulateurs financiers ont établi des règles pour couvrir le système financier contre des risques opérationnels, c’est-à-dire engendrés par des manquements dans les contrôles internes des institutions financières, mais ils n’ont quasiment rien développé pour faire face à des erreurs individuelles. Seul le blocage d’un ordre durant quelques minutes est possible. Certains experts préconisent donc aux acteurs d’opérer une politique dite des «quatre yeux», c’est-à-dire un contrôle de chaque prise de position par un deuxième opérateur. Mais mettre en place une telle pratique a un coût et entraîne une augmentation du temps alloué à chaque opération.

Ces épisodes de «fat finger» jettent indubitablement l’opprobre sur les opérateurs de marché, qui ont déjà souvent mauvaise réputation, et apportent une preuve supplémentaire de l’inefficience des marchés financiers. A une époque où la responsabilité sociétale devient une priorité dans l’opinion publique, il apparaît urgent de pouvoir limiter les conséquences de ces exubérances qui pourraient, un jour, provoquer une crise majeure.

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