Carte blanche

Patrick Poivre d’Arvor et le « consentement » amoureux

Etonnamment, la défense de Patrick Poivre d’Arvor face aux femmes qui l’accusent de viol repose sur la notion de consentement. Elles n’avaient pas dit non, c’est qu’elles pensaient oui ! Pour l’auteur Michel Brix, cette affaire illustre les limites du mot « consentement ».

Il est question tout le temps, aujourd’hui, notamment dans les débats liés à la vague #metoo, de la notion de consentement. Tout homme serait tenu de s’assurer que la femme qu’il convoite et poursuit de ses avances est consentante, tout au moins lorsqu’il entreprend d’avoir avec elle un rapport sexuel. Mais cette notion de consentement va-t-elle de soi et est-elle tout à fait satisfaisante ?

On s’étonne en tout cas de trouver le consetement au cœur du système de défense de Patrick Poivre d’Arvor, si on comprend bien le sens des arguments qui nourriront les discours de ses avocats, lors des procès qu’il entend mener contre les femmes qui l’ont incriminé publiquement.

Effectivement, certains récits de jeunes femmes agressées par PPDA ont révélé que ‒ lorsque celles-ci se sont débattues et l’ont repoussé ‒ le journaliste n’a pas insisté et s’est éloigné de sa « proie ». Seules auraient été l’objet d’un rapport sexuel forcé les femmes qui se seraient montrées consentantes, c’est-à-dire qui ne se rebiffaient pas, en un mot celles qui l’ont laissé mener ses assauts jusqu’au bout.

Mais ces victimes ont indiqué, dans leurs témoignages, que beaucoup de choses pouvaient expliquer cette absence de réaction de leur part : la position dominante de PPDA, leur état de sidération (face à l’icône du « 20 heures » jetant brutalement le masque et se muant en une sorte de fauve affamé), l’effet de surprise (qu’exploitait aussi Casanova pour arriver à ses fins, si l’on en croit l’Histoire de ma vie), ou encore la crainte de ruiner leur avenir (pour celles dont la carrière dépendait peu ou prou du bon vouloir de la star télévisuelle). Il est clair qu’aux yeux du journaliste, ces justifications n’ont aucun poids : une femme qui ne se débat pas est réputée consentante ; il aurait donc été lui-même victime, d’« apparences » de consentement en l’occurrence, qui auraient troublé son propre discernement.

Quelle valeur a le consentement d’une épouse que dégoûte l’échangisme mais qui a peur aussi de déplaire à son mari, et que celui-ci ‒ à force d’insistance ‒ a réussi à entraîner dans des clubs libertins ?

Cependant, pour ne prendre qu’un seul exemple en-dehors du domaine qui nous intéresse ici, je puis consentir à payer une amende que je trouve injuste, parce que je sais que me révolter contre l’agent qui me l’inflige me vaudra sans doute beaucoup plus d’ennuis que le désagrément de perdre une centaine d’euros. Mais si j’apprends plus tard que ce fonctionnaire n’avait pas le droit de me verbaliser, et que je fais état ‒ après coup, inévitablement ‒ de mes protestations, on admettra avec moi qu’il serait particulièrement saugrenu d’entendre ledit agent chercher à se dédouaner en arguant que, le jour où il m’a fait acquitter l’amende, j’étais consentant. De même, quelle valeur a le consentement d’une épouse que dégoûte l’échangisme mais qui a peur aussi de déplaire à son mari, et que celui-ci ‒ à force d’insistance ‒ a réussi à entraîner dans des clubs libertins, où elle lui sert de monnaie d’échange pour avoir accès à d’autres femmes ?

Patrick Poivre d’Arvor ou le consentement arraché

L’apparente soumission aux volontés d’autrui peut cacher un consentement arraché, déterminé par toute une série de pressions psychologiques pesant sur un individu en position de faiblesse. On ne s’étonnera pas que pareilles situations soient source d’aigreur, d’amertume et de ressentiments divers, qui ne disparaissent pas avec les années et sont susceptibles de refaire surface longtemps après les faits, au grand étonnement de celui qui a abusé de sa position dominante, et n’avait pas deviné, ou avait choisi d’ignorer (en l’absence de toute manifestation de révolte), les répugnances de sa victime.

Le consentement équivaut donc, dans beaucoup de cas, au défaut de rébellion, ‒ défaut dont les causes peuvent être multiples. Si #metoo veut servir à quelque chose, dans l’avenir, il importerait de regarder cette notion de consentement comme volatile et captieuse, et d’en privilégier une autre : la sollicitation, ou la demande.

On sait que les femmes sont parfaitement capables d’envoyer, de multiples manières, des signaux à l’homme qui leur plaît, pour lui faire savoir non seulement qu’elles agréent son désir à lui, mais encore qu’elles sont demandeuses d’un baiser, ou d’un rapprochement physique, voire d’un rapport sexuel. À l’évidence, aucune des victimes de PPDA n’a jamais envoyé pareils signaux au journaliste. Celui-ci eût été bien avisé pourtant de ne pas se satisfaire d’un consentement extorqué et d’attendre que l’on sollicite ses assauts. Certes, il aurait perdu alors tout espoir de dépasser voire seulement de concurrencer les mille e tre de don Juan. Mais don Juan est un mauvais exemple à suivre, sauf à vouloir finir comme lui.

Michel Brix, membre de l’Académie royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique, auteur de Libertinage des Lumières et guerre des sexes (Paris, Kimé, 2018)

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Contenu partenaire