Carte blanche

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L’Union européenne doit empêcher un marchandage honteux entre la Belgique et l’Iran (carte blanche)

Alors que le parlement fédéral doit se prononcer dans le dossier du « transfèrement de condamnés », l’ancien diplomate iranien Nader Nouri revient sur ce « marchandage » qui pose plusieurs questions.

Si le parlement belge adopte le texte présenté par le gouvernement portant sur le « transfèrement de condamnés », le diplomate iranien Assadollah Assadi pourrait être échangé contre deux ressortissants occidentaux détenus à Téhéran. Selon le journal Le Monde, l’un des deux détenus pourrait être le touriste français Benjamin Brière.

S’agissant d’un lourd dossier de « terrorisme d’Etat », ce marchandage pourrait constituer une première. Déjoué de justesse par la polices belges et françaises, l’attentat de Villepinte devait avoir lieu le 30 juin 2018 et viser un rassemblement du Conseil national de la résistance iranienne en présence de dizaines de milliers de personnes dont de hauts responsables politiques européens et américains.

C’était la première fois qu’un diplomate iranien était condamné dans une telle affaire. Ce qui a suscité une vive réaction de Téhéran qui a, dès le début, démenti toute implication du troisième secrétaire de son ambassade à Vienne. Qui, selon certains documents et témoignages versés au dossier, aurait porté la matière explosive dans sa valise diplomatique à bord d’un vol commercial ordinaire reliant Téhéran et Vienne.

Il est aujourd’hui de notoriété publique que Téhéran utilise en tout cas fréquemment ses détenus comme monnaie de change, transformant ainsi la prise d’otage de ressortissants occidentaux ou les personnes ayant une double nationalité dont une iranienne en instrument presque banal de la diplomatie. Cela n’a donc surpris personne que les efforts des autorités iraniennes pour procéder à un échange de prisonniers se multiplient, vu le cas très sensible de M. Assadi.

Interrogé sur une éventualité d’extradition et d’échange d’Assadi, le jeudi 30 juin à la Chambre des députés, Vincent Van Quickenborne, ministre de la Justice, a affirmé que même si « l’impunité n’est pas une option », la Belgique voulait « protéger ses ressortissant dans le monde entier, d’où les accords internationaux ».

On peut se demander si une telle formule était toujours applicable aux adversaires qui ne reculent devant rien, disposés, par exemple, à faire croupir des innocents dans leurs donjons en attendant une occasion propice pour faire un échange.

Il est toutefois intéressant à noter que le premier ministre Alexander De Croo, qui s’occupe aussi temporairement des Affaires étrangères, a rappelé au ministre qu’en février 2021, interrogé sur des possibles pressions de Téhéran en vue d’un échange de prisonniers, il avait rejeté toute remise en cause des principes de l’Etat de droit au profit d’un « marchandage » ou d’ « un accord de marchands de tapis ».  

Et c’est là que le bât blesse : dans cette affaire extraordinaire de terrorisme d’Etat, au moins quatre grands pays européens sont impliqués, dont un – la France – assurait la présidence du Conseil de l’Union européenne, à l’époque où les pourparlers entre Téhéran et Bruxelles étaient en cours sur le « transfert » d’Assadi en Iran pour y passer le reste de sa peine de 20 années de prison. 

Selon le communiqué du Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), qui dénonce un « marchandage honteux » sacrifiant l’Etat de droit et les principes fondamentaux de la justice sur l’autel des gains politiques ou économiques, cet attentat d’envergure avait été approuvé par le Conseil suprême de sécurité nationale du régime de mollahs en présence d’Hassan Rohani et Javad Zarif, alors président et ministre des Affaires étrangères, avant de recevoir l’aval du « guide suprême » Ali Khamenei en personne.

L’affaire va donc au de-là de la justice belge, mais prend une dimension européenne. Au lendemain de l’attentat manqué, des responsables européens, dont trois ministres français (de l’Intérieur, de l’économie et des Affaires étrangères), dans une démarche commune et inédite, avaient pris position contre les hautes autorités de l’Etat iranien tout en annonçant des sanctions (symboliques pour la plupart).

Selon Le Monde du 1er juillet 2022, dans une lettre adressée au premier ministre et au ministre de la justice, deux des avocats de l’opposition iranienne ont protesté contre ce qu’ils appellent un « projet funeste » qui permettrait notamment à M. Assadi d’être gracié lors de son retour dans son pays. « Il est certain que, par la suite, la prise en otages d’innocents sera facilitée, puisque les agents des services secrets et des terroristes iraniens seront, en fin de compte, remis à leur gouvernement », écrivent les deux avocats, qui déplorent encore que le gouvernement « se moque » des décisions de la justice et des quatre années que le parquet fédéral antiterroriste a consacrées à cette enquête.

Nader Nouri, ancien diplomate, premier secrétaire et conseiller à l’ambassade d’Iran à Paris de 1980 à 1985, secrétaire général de la Fondation d’études pour le Moyen-Orient depuis 2013

Le titre est de la rédaction. Titre original: L’Union européenne doit empêcher qu’un marchandage honteux dans une affaire de terrorisme d’Etat entache sa crédibilité judiciaire

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