Le mouvement de révoltes en cours en Iran présente bien des différences avec la Révolution de 1978-1979. Toutefois, le comportement de l’armée, loin d’être aussi monolithique et homogène qu’on pourrait le penser, demeure un facteur décisif, estime Sacha Habibi, doctorant en histoire à l’ULiège.
L’avenir proche de l’Iran est incertain. Le mouvement de protestation politico-économique qui a éclaté fin décembre, d’abord au sein du bazar (marché) de Téhéran, a désormais tourné à la révolte nationale. Sur les revendications conjoncturelles, qui tiennent à une régression économique sans précédent, sont rapidement venues se greffer des revendications structurelles dirigées contre le régime politique. La capture par les Etats-Unis du président vénézuélien Nicolás Maduro, allié du régime iranien, a enhardi les contestataires, dont certains nourrissent l’espoir de voir leur révolte appuyée par Washington.
Des mouvements de révolte, la République islamique en a connu plusieurs. Dix ans après les protestations étudiantes de 1999, nées des frustrations générées par l’espoir réformiste incarné par le président Mohammad Khatami, le Mouvement vert dénonçait la réélection jugée frauduleuse de son successeur Mahmoud Ahmadinejad. Suivirent les protestations de 2017 et de 2019 contre le niveau de vie, puis plus récemment le mouvement «Femme, vie, liberté» catalysé par la mort de Mahsa Jina Amini, une jeune femme kurde retrouvée morte suite à son arrestation par la police des mœurs à l’automne 2022. Chaque mouvement présentait des spécificités propres.
Aujourd’hui, la répression meurtrière est principalement le fait de l’armée. Mais cette institution est loin d’être aussi monolithique et homogène qu’on pourrait le penser.
Quelle armée?
En Iran, l’armée est divisée en deux corps principaux. L’armée régulière, ou Artesh, est chargée de la défense du territoire national. Les Gardiens de la Révolution, ou Pasdaran, constituent l’armée idéologique du régime. Ces derniers mènent régulièrement des opérations directes ou indirectes à l’extérieur du pays, en prenant appui sur leurs brigades al-Qods, ou sur différents relais qu’ils possèdent à l’étranger.
Ce sont principalement les Gardiens de la Révolution qui organisent la répression des révoltes. A cette fin, ils peuvent compter sur le contingent fourni par les volontaires bassidjis, une force paramilitaire aujourd’hui plutôt chargée de la surveillance intérieure, bien qu’elle se soit d’abord illustrée dans le cadre de la Guerre contre l’Irak (1980-1988).
Pourtant, les Gardiens de la Révolution entretiennent avec le clergé des rapports plus complexes qu’il n’y paraît. La relation symbiotique entre ces institutions n’était au départ pas automatique et a résulté d’une alliance. En outre, le clergé n’étant pas non plus tout à fait homogène, les allégeances des Gardiens de la Révolution peuvent aller aux uns, ou aux autres (1). Aujourd’hui, l’historienne Sophia Mahroug identifie même dans certaines de leurs pratiques une volonté de s’affranchir, du moins symboliquement, de leur tutelle cléricale (2).
Plus qu’une simple force militaire, les Gardiens de la Révolution se sont désormais imposés comme véritables acteurs commerciaux, possédant des parts colossales dans des secteurs aussi variés que l’énergie, les infrastructures, le secteur financier et les moyens de communication, mais également comme des acteurs politiques à part entière.
«L’héritier de l’ancien pouvoir monarchique, Reza Pahlavi, ne représente pas la seule alternative au régime actuel»
Le rôle de l’armée dans la Révolution
La Révolution «islamique», qui constitue l’aboutissement d’un mouvement de protestations hétérogènes survenues tout au long de l’année 1978, conduit au départ du chah le 16 janvier 1979, et au retour de l’ayatollah Khomeyni le 1er février. Les discours prononcés par ce dernier depuis son exil à Neauphle-le-Château et importés clandestinement en Iran l’ont alors propulsé au rang de véritable icône de la Révolution. Mais malgré la clameur dans laquelle Khomeyni est accueilli à Téhéran, la chute de la monarchie ne semble alors pas encore tout à fait consommée.
Officiellement, le souverain a uniquement quitté le pays pour des «vacances» et une question demeure sur toutes les lèvres: que va faire l’armée? Finalement, c’est dix jours après le retour de Khomeyni que l’armée impériale (dont l’armée régulière actuelle est l’héritière) proclame sa neutralité, laissant le champ libre au futur Guide suprême. Après un référendum ayant approuvé la fondation d’une République islamique, Khomeyni entreprendra d’en façonner les institutions, tout en se débarrassant progressivement de ses adversaires politiques.

11 février 1979: annonce de la neutralité de l’armée (source : http://www.teheran.ir).
Dix ans plus tard, alors que Khomeyni approche du crépuscule de sa vie, il consolide son héritage en organisant une vague d’exécutions sans commune mesure avec les précédentes, dans la foulée de la fatwa proclamée contre l’écrivain Salman Rushdie. L’historien Ervand Abrahamian voit en ce dernier geste une volonté de «laisser derrière lui des disciples baptisés dans un bain de sang commun (3)». En lisant ces lignes, on ne peut s’empêcher de penser aux charniers qui pullulent actuellement en Iran.
En chiens de faïence
Comparaison n’est pas raison, et l’histoire n’est pas une science exacte. Le mouvement de révoltes en cours en Iran présente en outre bien des différences avec la Révolution de 1978-1979. Le comportement de l’armée demeure cependant un facteur décisif. Certes, le maintien du statu quo préserverait les intérêts économiques et politiques des Gardiens de la Révolution, mais l’âge avancé de l’actuel guide suprême Ali Khamenei, de même que les pressions internes et externes exercées sur un Iran pris en étau entre marasme économique, isolement diplomatique et menaces d’intervention, nous invitent à surveiller une institution dont il convient de ne pas sous-estimer la capacité d’action. En 1979 aussi, l’armée avait des intérêts à protéger un pouvoir monarchique qui investissait massivement dans les dépenses militaires.
Que l’on assiste à la chute à huis clos de la République islamique ou pas, car nul ne peut prédire la suite des événements (plusieurs observateurs et militants avaient d’ailleurs déjà annoncé la fin du régime en 2022), il est un enseignement que nous pouvons tirer de ceux de février 1979: en temps de crise, les alliances peuvent être remaniées, et l’héritier de l’ancien pouvoir monarchique, Reza Pahlavi, ne représente pas la seule alternative au régime actuel.
Sacha Habibi, doctorant en histoire à l’ULiège
(1) Dudoignon Stéphane, Les Gardiens de la révolution islamique d’Iran. Sociologie d’une milice d’État, Paris, CNRS Éditions, 2022.
(2) Mahroug Sophia, La Défense sacrée du Corps des Gardiens de la Révolution islamique d’après les sources numériques : de la guerre Iran-Irak à la “guerre douce” (1981-2024), thèse de doctorat en histoire, Sorbonne Université – Université du Luxembourg, 2024.
(3) Abrahamian Ervand, A History of Modern Iran, Cambridge, Cambridge University Press, 2008, p. 182.
Titre original: L’armée, grande inconnue dans la révolte iranienne