Zéro à la tolérance zéro

Le criminologue Michaël Dantinne déshabille la réalité : la tolérance zéro n’est pas la solution. L’exemple  » parfait  » et apparemment victorieux de New York était en trompe l’oil. Plutôt que d’innover sans cesse sur le  » théâtre  » de la sécurité, il recommande aux politiques un moratoire de dix ans !

On l’a beaucoup prétendu ces derniers jours : la  » tolérance zéro  » ne serait qu’un slogan inapplicable, un effet d’annonce. Alors, quelle réalité recouvre-t-elle et avec quels résultats connus ? Visite guidée avec Michaël Dantinne, criminologue et pénologue chargé de cours à l’ULg. Qui sort d’étonnantes vérités de sa besace.

Plantons d’abord le décor : qu’est-ce que la tolérance zéro ?  » Au sens strict, il s’agit de la détection des faits par une activité policière normale et par la dénonciation habituelle qu’en font les victimes. L’effort particulier porte sur une suite punitive accrue. Le jargon veut qu’on diminue ainsi le « chiffre gris » des statistiques criminelles, soit la différence entre le nombre de faits détectés et celui des faits réprimés.  » Est-ce cela qu’on veut réaliser à Bruxelles ?  » Non. Dans ce qui est actuellement dit, il s’agit aussi d’augmenter l’effort en amont, par une détection plus « agressive », comme des contrôles plus systématiques et des recherches proactives, avec un effectif policier plus important. Là, on vise à diminuer ce qu’on appelle le « chiffre noir », celui des faits commis mais non détectés et donc non punis. « 

En pratique, l’application à long terme de la tolérance zéro, cela fonctionne-t-il ? Souvent, on se sert de l’exemple de New York pour répondre  » oui « …  » C’est effectivement l’exemple typique. Tout est né d’une expérience de sécurisation du métro par William Bratton, l’un des chefs de la police new-yorkaise, dans la première moitié des années 1990. Les policiers ne se contentaient plus de traiter les affaires qui leur étaient rapportées, mais devenaient plus présents dans le métro, y menant davantage de contrôles et d’enquêtes. Une politique de sanctions rapides – et dures – avait de plus été instaurée. Cela avait d’abord donné lieu à une augmentation des chiffres de la criminalité, car davantage de faits étaient détectés, puis à une baisse importante – bingo pour Bratton, qui devint le grand chef du NYPD ! « 

La quantité, oui. Mais la qualité ?

Cette politique allait ensuite s’étendre à toute la ville, qui s’était équipée d’un très bon appareil statistique.  » En effet, dans cette logique, la question des chiffres prime sur la qualité de la réponse apportée à la criminalité « , explique Michaël Dantinne.  » Il y a une conséquence perverse : en n’étant pas assez attentif à la qualité de cette réponse, on se retrouve à long terme à nouveau avec de mauvais chiffres quantitatifs.  » Cela veut-il dire qu’on soigne les symptômes plus que la maladie elle-même ?  » Même pas : on gère ces symptômes, c’est tout « , poursuit le professeur liégeois.  » Avec la tolérance zéro, on sait bien qu’on ne va pas éradiquer la criminalité. On veut surtout maintenir une délinquance « tolérable », qu’on peut maintenir hors champ. Mais le modèle « réhabilitatif », lui, on l’oublie. On ne « soigne » plus du tout le délinquant. D’où le retour ultérieur des mauvais chiffres. « 

Quand même, New York…  » Eh bien, la réalité fut en trompe l’£il, comme l’ont montré par la suite les sociologues, tel le Français Laurent Mucchielli. Car, pendant la même période de tolérance zéro, deux autres phénomènes se sont produits. Un : sur place, le chômage a régressé de 36 %. C’est considérable. Deux : l’effet d’un baby-boom préalable a disparu. Je m’explique : en criminologie, on sait qu’il y a une tranche d’âge plus problématique, schématiquement celle des 12 à 25 ans – l’heure troublée de l’adolescence, le besoin de s’affirmer, les hormones qui chatouillent… Chacun sait aussi – même si c’est presque contre-productif sur le plan professionnel de dire ça ! – que la meilleure prévention, c’est le temps qui passe. Certes, il y a des délinquants très persistants. Mais, les 12-25 finissent par avoir un boulot, une femme, des enfants… Donc, à New York et à ce moment, la pyramide des âges a joué à plein avec le vieillissement de la génération du baby-boom, et donc la diminution de la cohorte de jeunes. « 

La hausse de la répression produit par ailleurs des effets non souhaités. Michaël Dantinne :  » Un : des phénomènes de déplacement de la criminalité se produisent. Deux : au sein même de la zone « zéro », les auteurs peuvent s’adapter et dévier vers un autre type de délinquance. Trois : réduire les cibles possibles par la sécurisation de certaines d’entre elles, comme les banques, fait que les commerces de proximité sont davantage visés.  » Enfin, le durcissement policier va souvent de pair avec une augmentation des agressions, verbales ou physiques, envers les forces de l’ordre. Ce qui est paradoxal puisque cela engendre une augmentation des faits qui étaient au départ de la revendication des policiers.

La dernière scène

On serait donc sur une fausse piste, à Bruxelles. D’autant que la dimension sociale irait dans le même (mauvais) sens, selon le criminologue.  » Quel est le pari de la tolérance zéro ? C’est de dire qu’on va faire passer l’envie de recommencer à tous ceux que l’on va arrêter. Et faire passer celle de se lancer dans le crime à tous ceux qui seraient tentés, grâce à l’exemple des premiers. Mais voilà : c’est une vision très individualisée de la délinquance et de ses causes, qui a pour seule vertu de déresponsabiliser la société. Cela place toute la charge du problème sur l’individu. C’est confortable pour l’Etat. « 

Que dites-vous au monde politique sur la tolérance zéro ? Oui ou non ?  » Oui, si vous voulez envoyer un message symbolique pour rassurer la population. Non, si vous attendez une amélioration réelle – et méfiez-vous des effets pervers.  » Le professeur remarque, du reste, que les politiques consultaient les scientifiques dès la semaine dernière pour quérir des données en vue des discussions et débats à venir, témoignage de la rapidité avec laquelle il faut intervenir.  » C’est bien entendu le rôle du monde politique, mais je pense aussi que c’est en même temps comme un théâtre. C’est l’illustration du fait que les thèmes de la justice, de la sécurité et du pénal forment peut-être la dernière scène, dans le monde globalisé, où un Etat et ses représentants peuvent donner aux gens l’impression d’avoir une prise à l’échelle nationale sur les choses. « 

Deux regrets, encore. D’abord un glissement :  » Je ne dis pas que c’est volontaire, ni même conscient, mais le pouvoir de sanctionner glisse toujours plus en dehors du pouvoir judiciaire « , observe Michaël Dantinne. Cette fonction échapperait de plus en plus aux juges du siège, ses détenteurs naturels, au profit des autorités de nature administrative. A l’exemple de la sécurité routière, domaine dans lequel le parquet a pratiqué le régime des transactions pénales avant l’ère de la perception immédiate par les services de police.  » Or le parquet comme la police sont des autorités administratives.  » A l’exemple des communes aussi, qui ont également obtenu le pouvoir de prononcer des sanctions, ou encore de l’administration fiscale et même de l’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire (Afsca), qui peut fermer d’autorité un magasin, un restaurant.

Enfin, le criminologue liégeois regrette une certaine frénésie.  » Que l’on superpose sans cesse les nouveautés aux initiatives et les initiatives aux nouveautés parce qu’on est au théâtre, cela n’a pas de sens. Si l’Etat belge voulait être courageux, il devrait mettre en place un moratoire de dix ans, sauf pour les vraies urgences comme les prisons, dégueulasses, afin d’évaluer tout ce qui a été fait jusqu’ici. Après, seulement, on saurait de quoi on parle. Mais il est vrai que les élections législatives, c’est tous les quatre ans… « 

R.P.

 » Placer toute la charge du problème sur l’individu : très confortable pour l’état « 

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