Wathelet cloué au pilori, que va devenir son plan ?

Ne parlez plus d’avions à Melchior Wathelet ! Rudement attaqué jusque dans son propre parti pour sa gestion du dossier du survol de Bruxelles, le secrétaire d’Etat CDH serait  » KO debout « . Il laisse un terrain miné au prochain gouvernement.

Isabelle Durant ne le cache pas : son départ précipité du gouvernement, en 2003, reste pour elle une blessure mal cicatrisée, un couac humainement douloureux dans sa carrière politique. Ministre Ecolo en charge du Transport aérien dans l’équipe Verhofstadt I, elle a été poussée à la démission à moins de quinze jours des élections. En cause : la mise en oeuvre maladroite d’un plan fédéral de concentration des vols de nuit à Bruxelles, dossier qui avait mis la classe politique flamande en ébullition. Onze ans plus tard, un autre francophone, Melchior Wathelet, est en charge du dossier toujours explosif des nuisances aériennes. Et lui aussi risque de garder un souvenir amer des attaques et lâchages dont il a été l’objet ces dernières semaines. Le 7 mai, à dix-huit jours des élections, sa démission a même été évoquée, les modifications que le secrétaire d’Etat CDH à la Mobilité voulait apporter à son plan de survol de la capitale – en vue de réduire les nuisances sonores pour de nombreux riverains – ayant cabré les trois partis flamands de la majorité.

Critiqué de toutes parts – politiques, médias, réseaux sociaux… -, parfois avec agressivité, et cloué au pilori par les ténors de son parti, Melchior Wathelet serait  » KO debout « , selon certaines sources au sein du CDH. Electoralement, à Liège, le  » plan Wathelet  » n’a porté aucun préjudice à son auteur : le Verviétois obtient, aux législatives, près de 35 000 voix, soit plus de 4 000 de plus qu’en 2010. Mais ce beau score personnel ne semble pas avoir regonflé l’homme.  » On ne l’entend plus lors des réunions, confie un élu. Au bureau du parti, il fait presque figure de pestiféré.  » Ceux qui, en avril dernier, voyaient encore en lui un ministrable après les scrutins du 25 mai, Joëlle Milquet ayant été orientée vers la Région bruxelloise, admettent que la donne a changé. En interne, on murmure déjà qu’en cas de participation du CDH au pouvoir, Wathelet devra  » passer son tour  » lors de la formation du gouvernement fédéral. Le scénario qui se profile serait, dit-on, un transfert de Wathelet à la Région wallonne, André Antoine se retrouvant alors au fédéral, sous la tutelle de Joëlle Milquet.

Parmi les contempteurs du secrétaire d’Etat, la cheffe de file des humanistes à Bruxelles s’est distinguée. Le soir des scrutins, Joëlle Milquet lançait, sur les plateaux télés, que  » sans l’erreur de Melchior Wathelet, on partait gagnants aux élections « . Son président de parti, Benoît Lutgen, avait pourtant, nous assure-t-on, fait passer la consigne aux leaders CDH sollicités par les médias d’éviter toute allusion au dossier décidément trop brûlant des nuisances aériennes. Sur le fond, l’affirmation de Milquet selon laquelle le CDH aurait largement gagné le scrutin s’il n’y avait pas eu de plan Wathelet ne résiste pas à une analyse plus fine des résultats.  » Le CDH a perdu ici ou là quelques plumes pour d’autres raisons que les avions, admet aujourd’hui un cadre du parti. Si ce dossier avait lourdement pesé sur le scrutin à Bruxelles, Ecolo aurait dû y faire un tabac, au lieu de s’effondrer : Evelyne Huytebroeck, ministre Ecolo au gouvernement bruxellois, n’a-t-elle pas été, dès la fin février, la première responsable politique à monter au créneau contre le plan Wathelet, suite aux plaintes d’habitants désormais survolés ?  »

L’ire de Joëlle Milquet et Di Rupo en coulisse

Face à la colère de Joëlle Milquet, qui en fait une affaire très personnelle –  » les avions passent au-dessus de chez moi, et mes enfants sont en blocus  » – Benoît Lutgen lui-même a manifesté son mécontentement à propos de la façon dont le secrétaire d’Etat a géré le dossier du survol de la capitale. Pourtant, début mai, le président du CDH prenait encore, en public, la défense de Wathelet, estimant qu’il avait exécuté l’accord gouvernemental de 2010, puis l’avait modifié, seul,  » mais en restant dans les clous et parce qu’il fallait apaiser les Bruxellois survolés par les avions « . Néanmoins, les mesures correctives annoncées par Wathelet, qui prévoient de reporter un certain nombre de vols de Bruxelles vers la Flandre, ont mis à mal la stabilité du gouvernement fédéral. Le CD&V, le SP.A et l’Open VLD ont estimé que toute nouvelle modification devait impérativement être débattue en conseil des ministres restreint. Dans la foulée, le gouvernement flamand a engagé une procédure en conflit d’intérêts. Résultat : les instructions données à Belgocontrol de mettre les mesures en oeuvre sont suspendues.

Le secrétaire d’Etat CDH s’est senti complètement lâché par son Premier ministre. Et pour cause : il se dit, en coulisses, qu’Elio Di Rupo a lui-même glissé l’idée du conflit d’intérêts à Kris Peeters, le ministre-président CD&V du gouvernement flamand. Objectif : gagner du temps, calmer les esprits à quelques jours des élections.  » Tout a été négocié discrètement par Di Rupo, qui voulait mettre fin au bruit assourdissant du dossier des avions en fin de campagne, confie un chef de cabinet. La publication par Belgocontrol des instructions sur les nouvelles routes vise à éviter un désaveu complet de Wathelet et le conflit d’intérêts permet aux Flamands de sauver la face.  »

Un expert décrypte la position flamande :  » Les corrections que Wathelet a voulu apporter à son plan prévoyaient l’utilisation, à certains moments, de la piste 19, donc de la « route Ikea », qui envoie les avions de Zaventem vers Sterrebeek et d’autres communes flamandes. D’où une levée de boucliers, surtout conduite par le député et échevin CD&V de Zaventem Eric Van Rompuy.  » La mise au frigo des mesures du plan Wathelet-bis est toutefois provisoire. Lorsqu’un conflit d’intérêts oppose deux gouvernements, un comité de concertation, qui respecte la parité linguistique, est saisi. Il dispose de soixante jours pour rendre une décision. Si les membres du comité ne parviennent pas à trancher, aucun recours n’est prévu : le gouvernement mis en cause – en l’occurrence le fédéral – peut poursuivre la politique qui était contestée.

En attendant, il y a du neuf sur l’autre front, celui des communes bruxelloises touchées par le plan Wathelet. L’une des mesures du plan, entrée en vigueur le 6 février dernier, prévoit le dédoublement du virage à gauche au départ la piste 25R. Pour rappel, ce virage a, pendant dix ans, envoyé massivement les avions sur l’est de Bruxelles (une partie des deux Woluwe) et sa périphérie (Wezembeek-Oppem, Kraainem…). Les partis de la majorité fédérale, MR, PS et CDH en tête, ont reconnu que cette concentration n’était plus acceptable. Ils ont approuvé l’éclatement des survols, philosophie appliquée de longue date pour les avions qui, au décollage, virent à droite vers les communes flamandes du Noordrand (quatre routes aériennes y sont en vigueur).

En clair, depuis février, un  » petit virage  » gauche expédie toujours des avions sur l’Oostrand (l’est de la capitale) et un virage gauche plus  » large  » en dirige d’autres (la majorité) vers l’autoroute des Ardennes, via Etterbeek, Watermael-Boitsfort et Auderghem. Dans ces communes peu touchées jusqu’à cette année par le trafic aérien, les riverains survolés, relayés par des édiles, se sont mobilisés pour réclamer le retrait du plan Wathelet, ce qui se traduirait par une nouvelle concentration des nuisances sonores sur l’est de Bruxelles. Des experts plancheraient sur un rééquilibrage du trafic, réorientant certaines compagnies aériennes vers l’Oostrand. Dans l’immédiat, une décision vient d’être mise en oeuvre : la  » radiale  » du virage large a été modifiée, afin de réduire les nuisances à Etterbeek et Watermael-Boitsfort. Le survol de Bruxelles et de sa périphérie refera inévitablement surface lors des futures négociations gouvernementales. C’était déjà le cas lors de la formation des précédents gouvernements.

Par Olivier Rogeau

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