Vichy n’a pas inspiré le Mouvement wallon

Je le dis tout net : le livre que vient de consacrer Hervé Hasquin aux relations û réelles ou supposées û du Mouvement wallon avec le régime de Vichy mêle sa science d’historien à une man£uvre politicienne, dans une conjoncture où succombent, l’une après l’autre, les raisons de croire en la pérennité du fédéralisme belge.

Sa thèse se résume comme suit : après une vie digne d’éloges de la Grande Guerre à 1940, un  » rattachiste  » bien connu, l’homme d’affaires liégeois Georges Thone, poursuivit son objectif en pactisant, dans la France occupée, avec les autorités pétainistes, tout en gardant le contact avec ses amis restés en Wallonie. De quoi il ressort que le Mouvement wallon garda  » deux fers au feu  » jusqu’en 1943, malgré son gaullisme. Une  » omerta  » aurait occulté ensuite ce double jeu, sur lequel l’auteur se targue de faire la lumière grâce à la découverte d’un gisement d’archives.

Ce dernier point me stupéfie. Les relations de Thone avec les autorités de Vichy étaient connues de longue date. J’en entendais parler librement au début des années 1950 par des militants wallons sortis de la Résistance, à commencer par mon père qui fut directeur de la SNCI. L’affaire est si peu secrète que l’on en trouve mention dans des ouvrages que cite M. Hasquin, auxquels j’ajoute la notice consacrée à Thone dans la récente Encyclopédie du Mouvement wallon (Institut Jules Destrée). Il apporte, certes, des éclaircissements nouveaux, mais où est l’omerta ? Il y avait déjà, au lendemain de la guerre, des témoins qui se confiaient volontiers et probablement des sources disponibles. Mais combien de chercheurs s’intéressaient à l’histoire des organisations wallonnes ?

Il n’est pas question d’excuser l’aveuglement de Thone sur le régime de Pétain. Mais j’atteste que je n’ai jamais entendu les résistants précités lui imputer le crime de haute trahison. Il ne fut d’ailleurs jamais inquiété par les justices belge et française. Il devint, après la guerre, président du Grand Liège, dont les membres ne sont pas des niais. M. Hasquin lui-même établit qu’il fut radicalement hostile au nazisme et au rexisme et supporta très mal la défaite de 1940. Il rappelle aussi qu’il aida généreusement de son crédit et de sa bourse des compatriotes de toutes opinions, y compris un unitariste aussi patenté que Wullus-Rudiger.

Le dossier à charge se compose des mémoires que Thone faisait tenir à ses correspondants vichystes. Mais j’ai beau écarquiller les yeux, je n’y vois s’exprimer que l’amour de la France et une recherche des moyens de la rejoindre. On n’y trouve aucune adhésion à l’idéologie de Vichy. Il regrettait que Hitler n’ait  » eu les reins brisés  » en 1939. Il vantait le courage des soldats russes. S’il n’aimait pas l’Angleterre, attachée à la Belgique unitaire, il souhaitait la défaite de l’Allemagne et correspondait avec Georges Truffaut, à Londres.

Il convient de rappeler que le mouvement Wallonie libre, reconnu officiellement comme le premier réseau de résistance à l’occupant, fut fondé le 18 juin 1940, avant que ses fondateurs n’aient eu connaissance de l’Appel du général de Gaulle. Quand ce fut fait, Wallonie libre se plaça sous l’autorité du Général et son nom montre qu’elle s’inspirait sans équivoque de la France libre. Le général de Gaulle, très informé sur les faits de la collaboration, rendit hommage à son action dans une lettre du 8 juillet 1949 à Fernand Scheurs.

L’historien belge, qui en fut pendant longtemps, apporte-t-il de quoi ternir ce beau passé ? Heureusement, non.  » N’était-ce pas une preuve d’incivisme, écrit-il, (…) d’avoir choisi en pleine guerre la fin de la Belgique et le rattachement à la France ? Rien là de très glorieux ! Il valait mieux éradiquer jusqu’au moindre soupçon ( sic) et faire oublier aussi que les principales cibles de Wallonie libre furent, à côté des nazis et des rexistes, d’abord la Belgique, les Flamands, le roi et le gouvernement de Londres.  » Peu de militants wallons désavoueraient là-dessus le combat de leurs vaillants devanciers. Libre à chacun naturellement d’être d’un autre avis, mais où est la collaboration avec Vichy ? Nulle part.

Hervé Hasquin cite une directive du directoire de Wallonie libre, datée de mai 1941. Mais on n’y lit que ceci :  » La question du rattachement de la Wallonie à la France est posée aujourd’hui, non plus en Wallonie seulement, mais sur le plan international.  » Les rédacteurs attirent  » la très sérieuse attention des responsables du mouvement sur ce fait « . Eh quoi, fallait-il qu’ils restent inattentifs à une nouvelle aussi importante û si elle n’avait été chimérique ?

Hervé Hasquin semble renier ses opinions de naguère. Proposons à sa méditation cet extrait, auquel il acquiescera sans doute, du discours de réception de Georges Dumézil à l’Académie française (1979) :  » Le passé honnêtement conservé et médité dans ses grandeurs et ses faiblesses a défendu de la dissolution plus d’un peuple, même asservi, même dépossédé de sa langue.  » Le Mouvement wallon peut être fier du sien. Honnêtement.

Les textes de la rubrique Idées n’engagent pas la rédaction.

Par Jacques Rogissart, membre du directoire de Wallonie libre

Le livre d’Hervé Hasquin mêle sa science d’historien à une man£uvre politicienne

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