» Van Cau  » et ses relations d’affaires

Grâce à Jean-Claude Van Cauwenberghe et à la ville de Charleroi, l’homme d’affaires Robert Wagner réalise depuis longtemps de belles plus-values immobilières. Il a pu bénéficier d’informations privilégiées pour acheter des terrains au bon moment, puis construire via la procédure accélérée. Il n’est pas le seul. Enquête

Dans l’histoire récente du pays, on a rarement connu de telles connivences entre un homme politique et un homme d’affaires. D’un côté : Jean-Claude Van Cauwenberghe, ancien ministre- président du gouvernement wallon et chef politique de Charleroi depuis un peu plus de vingt ans. De l’autre : Robert Jean Wagner, le  » petit Albert Frère « , à la tête d’un groupe florissant et patron d’une société d’investissement cotée en Bourse, dont le patrimoine immobilier dépasse les 80 millions d’euros. Ces liens ne sont pas anodins pour l’homme politique, car Wagner, ancien géant du transport wallon, s’est mué petit à petit en promoteur immobilier. Soit un secteur sensible, où il est utile de bénéficier d’informations en primeur et d’appuis politiques.

Or, des passe-droits, la famille Wagner en a bénéficié à plusieurs reprises au cours des vingt dernières années. Charleroi bruit de rumeurs depuis des lustres, à ce sujet. Le Vif/L’Express est aujourd’hui en mesure d’établir des faits. Au début des années 1990, le groupe Wagner a acquis auprès d’une intercommunale présidée par Van Cauwenberghe de bons terrains situés en bordure de l’aéropôle de Gosselies, encore à l’état de vague projet. C’était juste avant que la zone se développe… et que les prix flambent. A la même époque, des sociétés de Wagner ont réussi un autre coup de maître en achetant une longue bande de terrain en zone industrielle, également à Gosselies, leur fief. Il était interdit d’y construire un centre commercial. Il fallait pour cela modifier le plan de secteur ou obtenir des dérogations, engager une large procédure publique et… ouvrir ainsi la porte à la concurrence sur une base équitable. Mais, pour Wagner, les usages ont été bousculés. Un centre commercial – City Nord – a été érigé sur place. On imagine les plus-values réalisées à cette occasion. Seule la vie politique municipale permet de tels  » arrangements « , singulièrement à Charleroi.

A plusieurs reprises, comme on le lira p. 34, Jean-Claude Van Cauwenberghe apparaît personnellement dans ces procédures. Il a mis de l’huile dans les rouages. D’abord en tant que bourgmestre de Charleroi, qui s’était aussi adjugé les compétences en matière d’urbanisme, puis en tant que ministre wallon du Budget.  » Van Cau  » songeait-il au bien de sa ville ?  » Robert Wagner a toujours investi son argent à Charleroi, nous déclare-t-il. A Gosselies, il a transformé un chancre industriel en centre commercial. Il fallait du courage pour lever les nombreux obstacles administratifs. Oui, j’ai mis mon petit poids dans la balance pour l’aider.  »

Y a-t-il eu infraction, au sens du droit pénal ? Depuis la chute de l’échevin Claude Despiegeleer et la démission de Jean-Claude Van Cauwenberghe de la présidence du gouvernement wallon, quelque chose a changé au pays de Charleroi. Les langues se délient, malgré les tentatives d’intimidation dont sont l’objet des journalistes ou des magistrats. Dans un climat lourd, la chape de plomb se fissure. En marge de l’instruction judiciaire sur les abus commis au sein de la société de logements sociaux La Carolorégienne, qui n’a rien à voir avec ceci, les enquêteurs recueillent beaucoup d’échos sur des  » arrangements « . Les mêmes noms reviennent à chaque fois. Un cercle restreint d’initiés, dit-on. La justice s’intéresse aux plus-values évoquées sur l’acquisition de terrains, et aussi, par ailleurs, à des curatelles et des marchés publics suspects. A chaque fois,  » on  » aurait cherché à avantager des proches.  » On  » se serait arrangé entre gens bien informés.

Pendant plusieurs semaines, nous avons enquêté à Charleroi, au Luxembourg, en Suisse et dans le sud de la France. Beaucoup de données recueillies étaient publiques, donc accessibles. Il y a des dates d’achat, des procédures d’obtention de permis et des coups de pouce bien réels qui posent question. Si elles perdurent à Charleroi, ces connexions dangereuses entre la politique et les affaires maintiendront pour longtemps un voile de suspicion sur la gestion de la ville. Elles n’ont rien à voir avec le pragmatisme de la vie économique. Au contraire, ces  » arrangements  » entre amis faussent les règles du jeu. Ils sèment le trouble dans les esprits. Comme si l’égalité des citoyens devant la loi était un leurre.

Philippe Engels

Dans les affaires, à Charleroi, une seule chose n’a pas de prix : l’information

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