Une région en acier trempé

Depuis toujours, l’acier coule dans les veines de Charleroi. De grands groupes comme Duferco et Arcelor y réalisent aujourd’hui des investissements colossaux. Dans le respect des riverains et des nouvelles contraintes écologiques.

Météo au beau fixe pour la sidérurgie carolo : dopé par un marché mondial en pleine ébulli-tion, le secteur de l’acier se sent pousser des ailes. Charleroi et son bassin d’emplois ont pris le train en marche.  » Il y a quinze ans, l’industrie était en surcapacité, rappelle Ignace De Coene, analyste chez Petercam. Aujourd’hui, la demande est à peine satisfaite. « 

En cause : les marchés émergents. La Chine, l’Inde, l’Amérique latine, bientôt l’Indonésie et les pays africains… Autant de géants à la recherche d’acier pour satisfaire leurs besoins d’infrastructures et d’équipement. En 1992, la demande mondiale s’élevait à 800 millions de tonnes d’acier par an. Quinze ans plus tard, elle est montée à 1,25 milliard de tonnes !  » Quand un milliard de Chinois achètent des frigos, ils ont besoin d’acier « , résume Libert Froidmont, président de la Sogepa (Société wallonne de gestion et de participation), qui a accompagné le déclin, puis la reprise, de l’activité sidérurgique à Charleroi.

Historiquement implantée le long de la Sambre, l’industrie de l’acier compte plus de dix hauts-fourneaux dans les années 1950. La première crise pétrolière, en 1973, provoque des effets en cascade. Touchée de plein fouet, la sidérurgie wallonne fléchit mais ne rompt pas. Grâce notamment aux transfusions d’argent assurées par les pouvoirs publics, l’industrie surnage. Avant de redécoller.

16 000 postes de travail

Désormais, l’acier carolo s’appuie sur des produits à haute valeur ajoutée, fruits du savoir-faire de la région. Signe de la vivacité de l’industrie locale, le groupe Duferco a présenté un plan d’investissement portant sur 670 millions d’euros, en septembre 2007. Dont 100 millions d’euros rien que pour la réfection du haut-fourneau 4, situé sur le pôle industriel de Carsid.  » Grâce à ces investissements, l’acier produit présentera de meilleures propriétés, explique Christian Couvreur, directeur industriel de Carsid. C’est un acier plus difficile à réaliser, qui nécessite plus de savoir-faire. Mais ce produit à haute valeur ajoutée permet aussi d’enregistrer des marges plus importantes. « 

La relance du haut-fourneau 4 assure l’avenir de Carsid pour une quinzaine d’années. C’est, forcément, une bonne nouvelle pour l’emploi dans la région. D’après les chiffres collectés par la CSC-Métal, près de 4 000 travailleurs sont actifs dans la filière acier, du côté de Charleroi. En y ajoutant les emplois recensés dans les entreprises sous-traitantes et les emplois indirects générés par la sidérurgie, on flirte avec les 16 000 postes de travail !

 » La richesse de Charleroi, c’est sa diversité, analyse Antonio Di Santo, président de la Fédération des métallurgistes de la FGTB Hainaut-Namur. La présence de plusieurs groupes sidérurgiques atteste l’attrait de la région.  » Arcelor Mittal, le n° 1 mondial de l’acier, affiche une présence marquée avec Industeel, à Marchienne-au-Pont, et Carinox, à Châtelet. Duferco, mais aussi les plus modestes Thy Marcinelle et Beltram, complètent le tableau.

Toutes ces entreprises ont fait le choix de la spécialisation des produits et de la haute technologie. Carsid, par exemple, mise sur le filon des pièces de voitures.  » Le bon choix « , assure Jean-Marie Hoslet, secrétaire principal de la CSC-Hainaut. Le syndicaliste, comme son compère de la FGTB, émet cependant un bémol :  » Le problème, c’est que Charleroi ne dispose pas d’une filière complète, qui repose sur le triptyque cokerie, agglomération et haut-fourneau. « 

Construite il y a plus de quarante ans, la cokerie de Carsid a rendu son dernier soupir en janvier, terrassée par l’incapacité de la direction à réaliser les investissements rendus nécessaires par les nouvelles normes environnementales.  » Cela aurait exigé des efforts d’engineering importants, pour une solution technique qui n’aurait été efficace qu’à 75 % « , commente Christian Couvreur.

Priorité a donc été donnée aux investissements de réfection du haut- fourneau 4 et de la filière électrique. Jean-Marie Hoslet regrette cette option :  » Un haut-fourneau a une durée de vie de quinze ans. Quand il s’éteindra, la décision de le relancer sera difficile à prendre, en raison de l’absence d’un outil complet. « 

D’autant que l’incertitude plane sur l’actionnariat de Carsid. Actionnaire – comme Duferco – à 50 %, le groupe russe Novolipetsk Steel (NLMK) pourrait devenir majoritaire à la fin de 2010. NLMK produit lui-même le coke, qu’il achemine désormais à Charleroi. Pourquoi le groupe ne rassemblerait-il pas, à terme, ses activités en Russie ?  » La présence du groupe NLMK à Charleroi est intéressante pour lui dans la mesure où elle lui permet d’obtenir une certaine reconnaissance sur le marché européen. Mais au-delà de ça, nous ignorons tout de la stratégie russe. Nous restons vigilants « , assure Antonio Di Santo.

Malgré la disparition de la cokerie et l’évanouissement de la filière complète, les pouvoirs publics misent toujours sur la pérennisation de l’industrie à Charleroi. C’est même le leitmotiv d’Igretec, l’intercommunale de développement économique.

Pour inscrire la sidérurgie dans la durée, une plate-forme de rencontre entre industriels et autorités publiques vient d’être mise sur pied. Le but ?  » Aboutir à un plan de développement coordonné, pour un projet industriel à long terme « , précise Nathalie Czerniatynski, chef du service Développement territorial et stratégique d’Igretec.

Réhabilitation de friches industrielles

Au programme : démolition de bâtiments anciens et réhabilitation de friches industrielles. A commencer par le site de la cokerie, désormais désaffecté, qui pourrait accueillir une centrale de production thermique d’électricité. Le tout dans une zone où, historiquement, l’habitat s’est développé en masse, et où les riverains comptent bien avoir leur mot à dire.

Contraintes de voisinage, défis environnementaux, performance économique et pérennité de l’emploi : l’équation de la sidérurgie carolo est complexe. Mais pas insoluble. Au rayon des atouts : une excellente conjoncture et le volontarisme des différents acteurs. Christian Couvreur tape d’ailleurs sur le clou :  » Nous avons des objectifs à long terme. Sauf événements conjoncturels graves, nous sommes ici pour durer. « 

G. Q.

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