Une Irakienne entre deux feux

Opposante à la dictature, l’écrivaine Haïfa Zangana a été jetée en prison par Saddam Hussein. Aujourd’hui réfugiée à Londres, elle refuse de parler d’une  » libération  » de l’Irak

(1) Through the vast halls of memory, Hourglass, 1991. Pas encore traduit en français.

Je suis une ci- toyenne britanni- que irakienne, moitié kurde, moitié arabe « , a coutume de dire Haïfa Zangana quand on lui demande de préciser son identité. Souvent, la réponse laisse l’interlocuteur perplexe. La personnalité de cette petite femme au regard volontaire déroute, car elle échappe aux clivages en vogue. Les spécialistes en géopolitique tartinent sur le  » choc des civilisations  » entre Orient et Occident, insistent sur les divisions ethniques de la société irakienne. Et voilà Haïfa Zangana qui, dans un anglais impeccable, parle de fraternité, de passerelles entre les cultures… Aucun angélisme, pourtant, dans ses paroles. Elle a déjà trop souffert pour cela. Si elle est convaincue qu’un  » dialogue des civilisations  » est possible, c’est qu’elle-même en a fait l’expérience.

L’enfance d’Haïfa est rythmée par les voyages à l’intérieur de l’Irak. Sa mère vient de Bagdad, son père est kurde. Alors, la famille va et vient, partage sa vie entre la capitale et les montagnes du nord du pays. D’un côté, une métropole orientale grouillant sans cesse de monde. De l’autre, des paysages arides et escarpés, un peuple sans Etat, une société où les femmes portent rarement le voile. Déjà, l’identité de la jeune Haïfa est complexe. Elle a deux ports d’attache, et ne veut en renier aucun. De toute façon, elle n’est pas du genre à se soumettre sans condition à la tradition, quelle qu’elle soit. Adolescente, elle revendique son indépendance, s’affranchit de l’autorité parentale.  » Je ne ressemblais pas vraiment aux jeunes filles modèles de Bagdad. Je faisais les 400 coups. Mes parents avaient beaucoup de soucis avec moi « , rit-elle.

 » Je ne voterai pas  »

En 1968, un coup d’Etat porte au pouvoir le parti Baas. Un homme ne tarde pas à émerger : Saddam Hussein.  » Au début, il y avait un sentiment d’unité nationale autour du régime baasiste, y compris chez les membres du Parti communiste, où je militais. Pourtant, j’ai tout de suite senti qu’il ne fallait rien en attendre de bon.  » Haïfa s’engage aux côtés des opposants à Saddam Hussein. Au grand désespoir de ses parents, qui aimeraient tant qu’elle se consacre davantage à ses études de pharmacie… Ceux-ci ont d’ailleurs des raisons de s’inquiéter pour leur fille de 21 ans. De retour à Bagdad après une mission dans le sud du pays, où elle se rend régulièrement pour coordonner les différents foyers de contestation, celle-ci est cueillie par la police. La suite est terrible. Interrogatoires, tortures, et enfin six mois de prison.

 » Une fois libérée, j’ai dû me résoudre à l’exil, pour ma sécurité comme pour celle de ma famille. Après un an passé en Syrie, je suis arrivée à Londres en 1976. J’étais émerveillée : la démocratie, enfin ! Lorsque j’ai appris ma naturalisation britannique, je n’ai cessé de trembler de toute la journée. En 1979, pour les élections, j’étais devant le bureau de vote dès 5 heures du matin.  » Pourtant, les souvenirs viennent souvent hanter Haïfa. Elle refuse de parler du passé, même avec ses amis. Peu à peu s’installe même un sentiment de culpabilité : pourquoi a-t-elle pu survivre quand tant d’autres sont morts, ou restent emprisonnés dans les geôles de Saddam ?  » J’ai alors commencé à écrire. Des nouvelles. Un roman autobiographique (1). Ce fut une thérapie.  » Aujourd’hui, Haïfa n’a plus peur d’évoquer son parcours personnel, ni de prendre position au sujet de l’Irak. Il y a un an, elle s’est farouchement opposée à l’intervention militaire américano-britannique. Dans sa dernière intervention, publiée le 10 avril par le quotidien The Guardian, elle écrit :  » En Irak, on dit qu’il faut d’abord choisir le compagnon, et ensuite la route. Nos compagnons, aujourd’hui, ce sont les forces d’occupation et le Conseil intérimaire de gouvernement. Nous ne les avons pas choisis. Et ce sont eux les responsables du chaos et du bain de sang actuels.  »

Haïfa Zangana ne se lèvera plus à 5 heures du matin pour aller voter. Elle a déjà décidé qu’elle s’abstiendrait lors du prochain scrutin.

François Brabant

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