Une Bohème façon vérité

Nouvelle production à la Monnaie, où se mêlent la fête, les amours, les lendemains qui déchantent, la perte des illusions. Dans la version hyperréaliste de Christof Loy et d’Antonio Pappano

« Dans ce milieu d’étudiants et d’artistes, je me sentis tout de suite parmi les miens (…). J’y ai trouvé tout ce que je cherche et j’aime: la fraîcheur, la jeunesse, la passion, la joie et les larmes  » (Puccini). A quoi on peut encore ajoutercette ambiance du Paris du XIXe siècle, chère au compositeur, et dont même le sévère Claude Debussy reconnut que personne d’autre que Puccini ne l’avait mieux décrite… A sa création, en 1896, l’opéra créa un choc désagréable. A l’inverse du public, liquéfié d’émotion, les critiques furent hermétiques aux « déplorables bas-fonds de cette Bohème« . Hanslick se fourvoya comme jamaisparlant de « l’usage sans raison de la laideur, simplement parce que c’est laid, et plus c’est prosaïque, plus c’est réaliste, plus c’est sale, mieux c’est… ».

En reprenant l’affaire un bon siècle plus tard, le metteur en scène allemand Christof Loy – à qui la Monnaie doit d’excellentes productions, des Nozze de Mozart au Rosenkavalier de Strauss – a souhaité rendre à ce « réalisme » décrié à l’époque – et qui signait l’avènement du mouvement « vériste » – son pouvoir d’interpellation. Le metteur en scène et son décorateur, Herbert Murauer, s’y sont collés avec succès, adoptant un hyperréalisme forcené pour les scènes d’intérieur (Ier et IVe acte) – vieux lavabo, chaises et meubles de cuisine Meurop, cafetière italienne et rideau de douche crade, rien ne manque à la chambre de Rodolfo – et une évocation puissante de la ville, abordée en surplomb d’une gare ferroviaire qui pourrait aussi bien appartenir à Milan qu’à Paris, avec son avant-plan de terrasses et son horizon scintillant de lumières.

C’est dans cet environnement alternant la précision et la suggestion que l’on découvre les « bohémiens », Rodolfo, Marcello, Schaunard et Colline, en plein délire de création, de rigolade et de misère, dirigés par Loy avec une minutie d’horloger, et progressivement dotés d’une substance psychologique qui les rendra d’autant plus attachants. Les chanteurs – pour ne parler que de ceux que nous avons entendus le soir de la première, mais la production comprend deux, parfois trois, distributions – allient des voix exceptionnelles et, pour la plupart, un don de scène bienvenu. Le résultat est donc convaincant. Du côté des filles, Mimi, la brodeuse, est campée comme un être à part, pour qui la « bohème » et ses privations ne se conjuguent pas comme chez les étudiants et les artistes. Son espoir est dans l’amour; et le froid la tue… Musetta est coquette, provocante, pusillanime; mais cela, on le savait, et on aurait pu espérer de la mise en scène un traitement moins convenu du personnage. Voilà pour la psychologie de base.

Selon ses propres dires, Loy a observé l’évolution des bohémiens (garçons), à travers les actes, dans les épreuves de la vie, l’usure de l’amour, la perte des illusions, comme un retour à la dure réalité plus que comme une initiation à la création et à l’amour. La mort de Mimi les terrifie, parce qu’elle représente la mort de leurs propres rêves, et la petite bougie que, démunis, ils allument, symbolise leur flamme qui risque de s’éteindre…

En contrepoint de cette approche nuancée, vaguement pessimiste et délibérément dépourvue de « message », la direction d’Antonio Pappano (en congé de son Covent Garden pour la circonstance) est flamboyante et univoque, emportant l’opéra dans un puissant flot sonore où transparence, demi-teintes et articulations n’ont pas de place. En dépit du travail prodigieux des choeurs, enfant compris, le IIe acte – le plus périlleux des quatre mais aussi un des plus jouissifs de toute la littérature lyrique – y connut (le soir de la première) des hésitations coupables, et le climat musical global, des allures lourdement sentimentales. Est-ce dans la convention, ou dans la partition? Chacun, par ses moyens, emporte le public là où il veut, par identification programmée aux personnages d’un triste fait divers: on pleure un bon coup, mais est-ce le seul but?

Martine D.-Mergeay, La Monnaie, à Bruxelles, jusqu’au 3 janvier. Infos et réservations: 070-23 39 3

http://carmen.lamonnaie.be

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