Une belle bande de sons

Punk, pop, funk, folk, grunge, soul, house… Vive le rock! Une expo tonitruante le met dans tous ses états (le visiteur aussi) et décline l’histoire universelle de cette musique-rébellion

8 janvier 1942. Rapport d’Axmann, dirigeant de la Jeunesse du Reich, à Heinrich Himmler: « A Hambourg, au sein des écoles, s’est développée une « jeunesse du swing » qui subit des influences anglophiles. Cela nuit à la Nation. De fait, j’estime que ces personnes doivent être immédiatement internées en camp de travail. » 26 janvier 1942. Réponse du Reichsführer SS à Berlin: « Je suis opposé aux demi-mesures. Un simple camp de travail me semble insuffisant. Il faut exterminer radicalement le mal. L’internement de ces jeunes – il va de soi qu’ils sont à exclure des études – sera de deux à cinq ans. Et si leurs parents ont toléré ce comportement, ils subiront le même sort… » Cool! Juste après la guinguette parisienne qui, avec ses rengaines de Trenet et ses pichets de gros rouge distraitement posés sur les tables, restitue toute la joie jazzy de l’arrivée d’un nouveau rythme en Europe, les fac-similés des courriers nazis jettent un froid. A la réflexion, ils suscitent une question fondamentale: au fond, le rock, ça sert à quoi? A enquiquiner ses père et mère? A lutter contre les enfermements? Les Allemands du IIIe Reich l’ont bien senti: cette musique-là, venue des champs de coton, est une révolte contre tout ce qui tourne un peu trop rond. Un art de la rue toujours en contre-pied de la norme. Un genre vestimentaire, une dégaine, une façon de parler. Bref, une culture. Et, pour chacun de nous (à moins d’avoir vécu toute sa vie avec un bouquet de persil dans les oreilles), une présence qui outre, qui enchante, qui agresse ou qui flatte, mais qui ne laisse personne indifférent. A Bruxelles, sur quatre plateaux de 1 200 mètres carrés saturés d’instruments, de costumes, de sons et de décors tridimensionnels, le long parcours-spectacle (1) que propose EuroCulture Production (l’équipe des scénographes de « J’avais 20 ans en 45 » et « Je n’aime pas la culture ») en apporte aussi la preuvevociférante: du début du XXe siècle à nos jours, du blues au techno, du bon vieux vinyle à la compression gratuite des fichiers audio sur le Net, le rock, c’est la subversion.

Auto-scooter et rockers proprets

Mais pas aussi crûment partout en même temps. Un exemple: à l’été 1957, Buddy Holly remplit déjà de teenagers déchaînés les salles de concert de l’Iowa. Nous, Belges, arpentons la Foire du Midi, dans la capitale. Et la musique est encore rare. On en entend peu, à la radio, et surtout pas de la « branchée ». Les chanteurs et les groupes ne se produisent que comme attractions de bals ou entre les fantaisies de music-hall. Les dancings sont interdits aux mineurs et, si les juke-box offrent quelques découvertes intéressantes, l’ambiance n’a vraiment rien de rock’n’roll. Il y a pourtant un seul endroit où ça balance pas mal. Chromes étincelants, chocs sous les néons, grands portraits colorés du prophète- Elvis, ce Blanc qui chante comme un Noir. Là, des ados dansent au volant, se tamponnent à plaisir. Surtout, des haut-parleurs crachent des 45-tours d’enfer, et à plein volume. C’est une évidence: les auto-scooters furent l’un des premiers temples du rock… Derrière les costumes du King, derrière le « Sun Records Memphis Recording Services » (le studio où il enregistra, contre quelques dollars, une chansonnette pour l’anniversaire de sa maman), s’ouvre l’espace consacré aux yé-yé. Dans un coin, un clip d’époque montre une petite Sheila roucoulante et coiffée comme la reine Fabiola. Au mur trône une photo géante de ses potes, la bande, aujourd’hui parfaitement ridicule, de Salut les Copains: on y reconnaît Antoine, Cloclo, Adamo, Gainsbarre, Michel Berger, Hervé Villard, Hugues Aufray, Françoise Hardy, Sylvie Vartan et d’autres, dont Jean-Jacques Debout …, tous assis. Le seul qui campe vaillamment sur ses quilles, c’est Johnny. Et le poster, quarante ans plus tard, prend un relief prémonitoire…

Voici l’ère des contestataires. Les solistes des Doors, des Who, des Rolling Stones ont beau se donner des airs de très méchants, ils évoquent surtout, à présent, de bien gentils gamins. Après tout, leurs cheveux sont propres et leurs pompes, cirées. Certes, comme tous les rockers, ils cherchent à provoquer, par le biais de la sexualité. Mais leurs langues pointues, leurs déhanchements équivoques et leurs pantalons « même pasmoule-bite », comme le signale judicieusement un jeune visiteur, sont de la gnognote à côté des ruades récentes de Christina Aguilera, la bimbo américaine en petite culotte rouge. Vu d’ici, de 2002, même les psychédéliques années 1970 (marquées par le grand traumatisme de la séparation des Beatles) ne parviennent pas à produire des déjantés très crédibles. Sur des vidéos qui défilent en boucle, et qui provoquent les commentaires hilares des spectateurs actuels, les stars d’alors semblent déjà bien ringardes: Iggy Pop n’a franchement pas l’air dans son assiette (va-t-il vomir sur scène?) et les platform-shoes de Kiss n’arrivent nullement à la hauteur des semelles compensées à la mode il y a deux ou trois saisons… Quant à David Bowie, qui jouit, lui, d’un espace réservé, son androgynie décadente, extraterrestre et carnavalesque le range parmi les phénomènes de foire.

L’éternelle fronde

Bon, on se secoue un peu, les gars? Place au punk anglais, bruyant, brutal, agressif et nihiliste! Immense défoulement joyeux (mais qui dégénère vite en bastons), le mouvement apparaît en marge de la récession économique, et en réaction à la débauche de luxe des super-groupes commerciaux. Poussons la porte du 10, Downing Street, la résidence des premiers ministres britanniques. Trouvaille assez géniale des concepteurs de l’exposition, le bureau de Mme Thatcher, saccagé par une bande d’anarchistes skinheads, offre un fantasme d’une absolue désolation: des canettes de bière, des mégots et des tags jonchent le sol et les meubles éventrés. « Suce ma queue! », « Reine de mon cul! », « Maggy est une truie! »: des slogans irrévérencieux (rédigés en anglais, mais c’est plus parlant en français) achèvent la décoration d’ensemble, très réussie dans le genre « destroy »…

Après le disco, ses paillettes et la folle envie de s’amuser « en boîte », les années 80 proposent essentiellement la new wave (qui définit plutôt une génération qu’une tendance), le charity business (des festivals au profit d’une cause humanitaire) et la vogue des clips sur MTV. Héritier du funk, Michael Jackson fait très fort: son hit Thriller, vendu à 52 millions d’exemplaires, dure, à l’écran, 18 minutes… Le décor en a été reconstitué, sous le portrait de la star, du temps où son pauvre nez ne s’était pas encore lamentablement effondré, à cause d’innombrables et effroyables opérations de chirurgie esthétique. Reste à mentionner les déferlantes grunge et world music (accompagnée d’une réflexion sur le sort de la planète), ainsi que le raz de marée des techno, house, drum’n’bass, hip-hop et leurs sous-genres plus ou moins mouvants, tous basés sur l’exploitation d’instruments électroniques qui « sculptent » véritablement le son. Pour les spécialistes, nous voici de plain-pied dans une ère de « métissage inclassable ». Esprit de sédition, y seras-tu (encore)? Pas de panique. Le rock naît autant d’une musique que d’une attitude (la fronde contre l’ordre établi) qu’on nous promet, elle, éternelle. Suffirait-il de subir quelques heures de Star Academy pour aspirer, plus que tout, à fonder un groupe de heavy metal, bien rageur et teigneux.

Valérie Colin

(1) « Music Planet », jusqu’au 29 juin 2003, à l’ancienne Brasserie Belle-Vue, 43, quai du Hainaut (le long du canal), à 1080 Bruxelles. La visite peut être couplée au parcours-découverte (réservé aux plus de 12 ans) de la brasserie contiguë, qui retrace la fabrication de la Kriek. Rens.: 02-412 58 58 ou

www.euroculture.be.

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