Un trublion à l’ass aut de Londres

Dans une élection qui prend des allures d’enjeu national, le conservateur Boris Johnson espère ravir la capitale à des travaillistes en recul. Suffisant pour faire oublier la mauvaise réputation de cet excentrique amateur de scandale ?

De notre envoyé spécial

C e soir du 16 avril, au Royal Anglo-Belgian Club, dont les fenêtres ouvrent sur Hyde Park, le public se presse comme au spectacle. Des membres de la communauté francophone, étudiants et financiers pour la plupart, sont venus savourer le numéro de Boris Johnson, candidat conservateur à la mairie de Londres pour l’élection du 1er mai, à laquelle les résidents européens peuvent voter. D’emblée, le tory ébouriffe sa tignasse jaune paille, esquisse une grimace de pitre, balance deux vacheries sur son adversaire, le maire sortant (Labour) Ken Livingstone, rebaptisé Ken Leavingsoon –  » sur le départ « . Son allocution, commencée avec un accent très posh, se poursuit dans un sabir franglais loufoque où l’on comprend qu’il est urgent de  » virer le maire actuel, fatigué et comment direà pourri « . Comme un acteur en proie à un trou de mémoire, il se tourne ensuite vers un assistant :  » Que puis-je dire d’autre maintenant ? Ah oui, je supprimerai la contribution de la ville de Londres à l’Agence spatiale européenneà  » Du pur humour anglais. La salle explose de rire.

Mépris des conventions et dilettantisme affiché

Lorsqu’il a annoncé, l’an dernier, sa candidature, ses amis ont d’abord cru à une de ces blagues dont il raffole. Comment ! Lui, le clown de la droite britannique, le bouffon du royaume, provocateur haut en couleur, à la recherche éperdue du scandale médiatique, dressé face à Ken Livingstone, dit le Rouge, ex-trotskiste, admirateur du Vénézuélien Hugo Chavez et collectionneur d’iguanes ? Un duel d’ego excentriques comme seule l’Angleterre sait en produire. Trop beau pour être vrai.

C’est bien le problème de sa campagne. Alexandre Boris de Pfeffel Johnson (son nom complet) voudrait désespérément être pris au sérieux, rien que cette fois, au moins. Mais chassez le naturelà Boris, en tout cas, a annoncé qu’il cessait de boire le temps de la campagne. Piètre journaliste quoique redoutable polémiste (au Spectator, un hebdomadaire qu’il a dirigé), bête de télévision, député de Henley, l’une des circonscriptions les plus conservatrices du pays, depuis 2001, Johnson est avec Thatcher la figure la plus spontanément associée au parti tory. Tout en lui respire cette excentricité d’une certaine gentry très old England qui fait fi des convenances. Mépris des conventions, dilettantisme affiché (tel qu’on l’enseigne à Eton et à Oxford, où il a étudié et a présidé l’Union des étudiants), horreur du politiquement correct (il a dénoncé  » l’islam, ce problème « ), libertinage revendiqué (une de ses aventures extraconjugales avec une journaliste a fait le bonheur des tabloïds), machisme flamboyant (il raffole des voitures de sport, ces  » pièges à poulettes « ), Boris, on le sent, serait prêt à perdre une élection pour le plaisir d’un bon mot, même douteux. Quitte à se fâcher avec le monde entier. Naguère, il a ainsi essuyé les protestations de l’ambassadeur de Papouasie-Nouvelle-Guinée pour avoir comparé la lutte interne au Parti conservateur au cannibalisme des tribus papoues. Et a dû faire amende honorable auprès des cités de Liverpool et de Portsmouth –  » Une ville de drogués, d’obèses et d’élus Labour  » – mises à mal dans les pages éditoriales du Spectator. La BBC,  » dirigée par des ex-crypto-communistes « , elle, attend toujours.

Récupérer l’électorat  » bobo  » que Blair avait ravi à la droite

Mais, aujourd’hui, il faut se tenir. Car, pour la première fois, le Parti conservateur pourrait ravir l’hôtel de ville de Londres à la gauche. Malgré une gestion pragmatique et courageuse – il a imposé le péage urbain – Livingstone pâtit de l’impopularité du gouvernement de Gordon Brown. Le Premier ministre, froid et distant, recueille le plus faible taux d’approbation depuis Neville Chamberlain dans les années 1930à Au point que les députés travaillistes envisageraient de le révoquer d’ici à un an si sa cote de popularité ne se redressait pas. Le ralentissement de l’économie inquiète. La banque JP Morgan a averti que la crise financière pourrait conduire à la suppression de 40 000 postes à la City, le quartier des affaires, créateur net d’emplois depuis 2002. La City a cessé de flamber. Et c’est tout le Grand Londres qui attrape froid… Les fabuleux bonus dispensés par les banques sont revus à la baisse. Comme les prix de l’immobilier haut de gamme. Du coup, l’activité ralentit, depuis les hôtels de luxe jusqu’aux parties de chasse à la grouse taillées sur mesure par les agences londoniennes. Le ralentissement menace de s’étendre de haut en bas.

Dans un tel contexte, une défaite des travaillistes dans la capitale serait du meilleur augure pour le chef de l’opposition conservatrice, David Cameron, bien décidé à s’installer à Downing Street, après les élections générales de 2010. La victoire de Johnson entérinerait le virage stratégique opéré contre la vieille garde, et destiné à récupérer cet électorat  » bobo  » (bourgeois bohème), économiquement aisé et socialement ouvert, que Tony Blair avait ravi à la droite.  » Inversement, sa défaite, au moment où le Labour est au plus bas, serait un mauvais signe, analyse Tony Travers, professeur à la London School of Economics. La campagne de Londres est un enjeu national.  » Pour gagner, Johnson décline donc le nouvel agenda tory défini par Cameron. Respectueux de l’environnement :  » En dix ans, la ville a perdu l’équivalent de 22 Hyde Park en espaces verts. Je planterai 10 000 arbres.  » Dur envers les voyous :  » Aucune tolérance pour la petite délinquance !  » Socialement responsable :  » Les organisations de bénévoles en faveur des jeunes défavorisés font un travail merveilleuxà  » Ouvert à la diversité multiculturelle, un must à Londres, où près de 40 % de la population est née outre-mer et où 1 habitant sur 10 est musulman. Boris Johnson déroule ainsi son roman familial qui mêle ancêtres français, turcs, suisses, juifs lituaniens, circassiens. Naguère, pourtant, il insistait sur le besoin de  » rebritanniser le Royaume-Uni « , tout en concédant que certains immigrants  » jouaient plutôt bien au cricket « .

 » Les Noirs et leurs sourires de pastèque « 

 » Tout ça n’est que camouflage, dénonce Gavin Hayes, à la tête du groupe de pression de gauche Compass. Dans le passé, Johnson a tenu des propos inacceptables sur les Noirs et leurs « sourires de pastèque ». En réalité, il appartient à la droite dure.  » Mais a-t-il vraiment des convictions ? Boris Johnson a fait de sa vie un one-man-show. Le 1er mai, les Londoniens diront si la pièce doit être une tragi-comédie ou un soap opera hollywoodien avec happy end.

Jean-Michel Demetz

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