Un Reine Elisabeth étourdissant

 » Je suis encore tout étourdie.  » Ces paroles de Manon conviennent à ravir à Hong Haeran, première lauréate du concours Reine Elisabeth 2011. Elle qui incarnait, irrésistible, l’héroïne fragile de Massenet. Etourdissement aussi côté public : désaccord et proclamation houleuse…

Je vous demande de préserver la dignité exigée dans le cadre de cette cérémonie « , gronde Arie Van Lysebeth, président du jury. En cette nuit de finale du samedi 21 mai, le baryton serbe Nicolas Diskic’ vient d’être appelé sur la scène du palais des Beaux-Arts. Son assimilation aux candidats non classés ne plaît pas au public qui, quelques heures plus tôt, ovationnait sa prestation. C’est, on le sait, le règlement du concours : seuls les six premiers finalistes sont classés, les six autres étant proclamés par ordre alphabétique.

En fait, la grogne du public a paradoxalement pris naissance dès l’annonce de la deuxième place obtenue par le ténor belge Thomas Blondelle.

Si c’est une jolie flatterie pour l’orgueil national, la décision du jury s’avère déroutante pour la critique. La prestation tout en puissance du Brugeois n’a pas convaincu tout le monde. Le fait qu’il ait pris le meilleur sur Elena Galitskaya semble ne pas avoir été compris par une partie du public. Et celui-ci l’a manifesté par une nette différence sur l’échelle applaudimétrique, en réservant une interminable ovation à la soprano russe. Comme pour mieux se dissocier du choix du jury. L’accueil enflammé réservé à Elisabeth Zharoff, cadette du concours (23 ans) et dernière finaliste appelée, relève de la même démonstration par l’absurde.

Malgré la désapprobation du président du jury, cette réaction spontanée du public n’en reste pas moins emblématique. Elle révèle que la musique classique ne reste pas forcément momifiée, engoncée dans son rituel de concert, ses partitions strictes et ses enregistrements historiques. C’est une musique vivante qui peut susciter des réactions à chaud, des coups de gueule, des émotions urgentes. A la décharge du jury, il faut reconnaître la difficulté d’évaluer la performance d’un chanteur. Semblable appréciation mobilise davantage de paramètres que pour les sessions traditionnelles de violon et de piano. Entre autres, parce que les différents registres de voix sont comme des instruments différents appelant des £uvres différentes. Parce que le programme appelle des £uvres relativement courtes (4 à 6 extraits du répertoire par candidat) issues de mondes lyriques eux-mêmes différents. D’où de très rares doublons.

Une tâche compliquée pour le jury

Si cette diversité plaît au public, elle complique aussi la tâche du jury. Quelle part accorder à la maîtrise technique, au sens de la couleur, de la mélodie ? Comment intégrer la prestance scénique si décisive en opéra ?  » Sans le sens de la scène, on ne peut être un vrai chanteur « , insiste Peter De Caluwe, directeur de la Monnaie et juré du concours. Tiendra-t-on compte du potentiel d’évolution d’une voix ? Et quid des qualités de caméléon demandées aux candidats ? Car il s’agit de passer d’un univers lyrique à l’autre, de mobiliser des attitudes scéniques différentes, sans parler de la variation des langues…

Au-delà de ces polémiques, il ne faudrait pas bouder le plaisir de l’excellence qui reste le maître atout du  » Reine Eli « . Une excellence concentrée dans ce petit bout de femme appelée Hong Haeran. Il fallait la voir dans sa robe de soie rose le soir du jeudi 19 mai. Diction impeccable, justesse gracieuse, vitalité diaphane. A elle seule, Haeran (c’est son prénom) ringardise d’un coup le cliché des Coréens à la technique époustouflante mais sans âme personnelle. Cette artiste enchanteresse connaît l’alchimie de l’incarnation, qu’elle soit Manon, Zaïde ou Amina.

PHILIPPE MARION

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