Un paquebot à la dérive

Myriam Leroy
Myriam Leroy Journaliste, chroniqueuse, écrivain

Vidé de ses derniers occupants en 1987, le sanatorium de Tombeek, joyau architectural du modernisme, n’est plus fréquenté que par les vandales, les adolescents en mal d’adrénaline mais aussi quelques esthètes. Visite guidée

(1) http://www.abandoned-places.com

(2) Maxime Brunfaut : Portret van de architect als socialist. En attente d’éditeur.

Lugubre. Le vent mugit dans les couloirs, et les châssis d’acier aux carreaux brisés claquent contre les murs. Partout, des reliquats de l’activité passée : des lits, des sanitaires, une table d’opération, un fauteuil roulant abîmé et, à même le sol, des radiographies de poumons tuberculeux, accompagnées çà et là de dossiers médicaux défraîchis.  » Je l’ai visité de nuit. Je suis quelqu’un que rien n’effraie en général, mais en découvrant le sanatorium Lemaire de Tombeek, dans la commune de Wavre, j’ai ressenti cette peur viscérale, cette alerte animale qui nous indique que le danger est proche et qu’il faut fuir pour ne pas mourir. J’ai pris mes jambes à mon cou.  » Père de famille et pilote de ligne, Henk van Rensbergen est aussi  » explorateur urbain « , captant sur pellicule usines désaffectées et autres maisons hantées pour alimenter son site Internet (1).  » Dès que j’ai du temps libre, je cherche un lieu à l’abandon et je pars seul avec mon appareil photo. Je trouve une porte, j’entre et j’essaie de ressentir les vibrations qui habitent toujours l’endroit. Pour ça, le sanatorium Lemaire est vraiment très spécial.  »

Il n’est effectivement pas difficile d’imaginer à quoi il ressemblait jadis. En fermant les yeux à demi, on peut même saisir le procédé cinématographique utilisé dans le film Titanic, lorsque la caméra balaie l’épave qui, au fur et à mesure de la course, semble ressusciter. Niché au c£ur d’un domaine de 33 hectares, en bordure de route, le sanatorium est pourtant invisible de celle-ci. La campagne brabançonne, en engloutissant le bâtiment, a fait office de rempart contre les curieux. Alors, quand on découvre le colosse, on se prend une claque en pleine figure.

Long de 200 mètres et réparti sur 4 niveaux, l’édifice, avec ses grands volumes et ses fenêtres en forme de hublots, a des allures de paquebot, comme le surnommaient les gens du coin. Un bâtiment gigantesque aux proportions écrasantes, mais surtout un chef-d’£uvre de l’architecture moderne des années 1930. Son concepteur, Maxime Brunfaut, en était d’ailleurs un maître. Décédé en 2003, cet ancien disciple de Victor Horta fut notamment chargé de terminer la gare Centrale de Bruxelles, de réaliser plusieurs stations de métro bruxelloises, l’immeuble  » Air terminus  » de la Sabena, et le siège bruxellois du PS.

Modèle du genre

Au début des années 1930, les assurances socialistes de la  » Prévoyance sociale  » (aujourd’hui P&V) achètent un immense terrain dans ce qui s’appelait autrefois le Brabant,  » cette région méconnue où l’on respire l’air le plus pur du monde « . Une aubaine pour construire un lieu où l’on soignerait des mineurs atteints de tuberculose pulmonaire. Brunfaut crée donc un édifice sur mesure pour le confort des malades, à qui l’on prescrivait essentiellement du grand air, du soleil, du repos et de la nourriture. Il dessine des vérandas immenses et une profusion de terrasses où l’on installera les transats des patients. Le sanatorium de Tombeek, inauguré en 1937, sera un modèle du genre.

 » Brunfaut le considérait comme son projet le plus abouti « , explique Johan Wambacq, passionné d’architecture qui, lorsqu’il découvrit le sanatorium il y a quelques années, consacra, fasciné, un livre à la bâtisse et son auteur (2).  » Le sanatorium de Tombeek, c’était tout pour lui. Et pourtant, la dernière fois qu’il y est retourné avant son décès, il eut ces paroles terribles : ôPour moi, on peut le dynamiter ! »  »

C’est que, malgré ses allures de cathédrale, il n’a plus grand-chose de son lustre d’antan.

Claude Boehringer, directeur de la maison de retraite voisine, a été le dernier directeur administratif du sanatorium. Il se souvient :  » L’établissement était à la pointe de la technologie mais offrait aussi aux patients un luxe inouï, du jamais-vu pour l’époque. Jardin à la française, salle de cinéma, de billard, de coiffure, restaurant haut de gamme… Il y avait également une vie culturelle bouillonnante, de grandes vedettes, dont Stéphane Steeman, y présentaient régulièrement leurs avant-premières.  » Mais en 1987, la Prévoyance sociale, propriétaire du paquebot, met la clé sous le paillasson. Le gouvernement de l’époque voulait économiser dans le secteur hospitalier, et le sanatorium ne correspondant plus à certaines normes en termes de services, il était plus avantageux de le fermer plutôt que de le rénover. A voir aujourd’hui ses couloirs jonchés de vestiges du passé, on a la sinistre impression que le sanatorium a été déserté en quelques minutes par ses occupants. Or il n’en est rien, et cette négligence dans l’évacuation du bâtiment n’est qu’un indice de la légèreté avec laquelle l’avenir du sanatorium a été envisagé à l’époque. Après des années d’inaction, il a finalement été revendu, en 1992, à des promoteurs immobiliers souhaitant en faire des bureaux en des temps meilleurs. Entre-temps, le bâtiment a été classé, sous le joug d’une norme qui supprimait toute possibilité de réaffectation s’éloignant de sa vocation première. Comme un sanatorium n’a plus guère d’utilité aujourd’hui, l’édifice est donc resté à l’abandon, ses propriétaires assistant impuissants à son saccage progressif. Cette contrainte absurde est aujourd’hui tombée, mais le paquebot a eu le temps de se dégrader au point que sa rénovation, évaluée à 1 milliard de francs belges, n’a pas trouvé preneur. Le bâtiment, toujours solide, nourrit pourtant un grand nombre de fantasmes : en faire le QG de grandes entreprises américaines, un musée d’art moderne, un centre pour réfugiés, etc. Mais aucun projet concret.

Aujourd’hui, il est le théâtre d’expéditions nocturnes de voyous, ou de bandes de jeunes y invoquant des esprits qu’ils espèrent toujours présents. Claude Boehringer, voisin du sanatorium, évoque, lui, l’insécurité qui y règne :  » Tout s’est passé dans ce bâtiment. Des fêtes, de la drogue, des tags. La seule chose qu’on n’ait pas encore retrouvé, c’est un cadavre !  » Alors, inquiétant, le sanatorium de Tombeek ? En 1943, déjà, on racontait que des soucoupes volantes vadrouillaient parfois au-dessus des grandes lettres rouges  » PREVOYANCE SOCIALE  » fièrement dressées au sommet de l’édifice. Aujourd’hui, elles jonchent le sol ci et là…

Myriam Leroy

 » Je l’ai visité de nuit. Je ne suis pas peureux, mais là, j’ai pris mes jambes à mon cou « 

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