Un oubli si présent

Serons-nous vivantes le 2 janvier 1950 ?, par Françoise Verny. Grasset, 121 p.

Ogresse de la vie, chaleureuse et intraitable, mentor de toute une génération de jeunes écrivains, Françoise Verny a marqué de son fructueux passage les plus grandes maisons d’édition françaises comme Gallimard, Grasset ou Flammarion. On doit aussi à cette croyante paradoxale, qui, comme le Père Gaucher de Daudet, espérait le pardon pendant la faute, une £uvre personnelle, dont, notamment, Dieu existe, je l’ai toujours trahi ou encore Mais si, Messieurs, les femmes ont une âme. Deux ans après sa mort paraît un petit livre que la maladie l’avait empêchée de finaliser et que l’éditeur,  » en accord avec ses proches  » a choisi d' » éditer dans sa forme brute « . Heureusement, serait-on tenté de dire, tant la sobriété du texte (dont bien des écrivains tireraient bénéfice) authentifie ce condensé d’émotion que l’on pourrait qualifier de  » repentir de la mémoire « .

En novembre 1942, Nicole Alexandre, une juive française, amie de collège de Françoise durant deux ans, est internée au camp de Drancy. Quelques mois plus tôt, elle a écrit une lettre à son amie où elle ne manifeste aucune crainte particulière quant à son avenir et où elle rappelle le rendez-vous que, selon une pratique chère à l’adolescence, elles se sont fixé au 2 janvier 1950. Mais il y a aussi ce post-scriptum laconique dont, bien plus tard, l’écho résonnera comme un glas dans la mémoire de Françoise Verny :  » Serons-nous vivantes le 2 janvier 1950 ? « . Le 20 novembre 1943, Nicole Alexandre fait partie du convoi de juifs en partance pour Auschwitz où elle et sa mère seront d’emblée passées par la chambre à gaz. Quelques mois plus tôt, elle avait écrit une autre lettre à Françoise, depuis Drancy, où elle semblait plus préoccupée de ses lectures que des contraintes imposées par l’internement ou d’un possible danger pour l’avenir. Au collège, la vie a poursuivi son cours et son amie s’est fait d’autres amies ( » Une fois Nicole disparue en 1945, je n’ai plus pensé à elle « ).  » Le 2 janvier 1950, je suis vivante « , note encore Françoise Verny et  » Il me faudra des années pour faire revivre la petite morte, ressuscitée par la Shoah, oui, ressuscitée par la Shoah « . Se souvenir que l’on avait ou que l’on aurait pu oublier la  » petite morte  » et le sort qu’elle a connu, c’est l’obsession et même le remords couvant dans ce texte qui n’aurait peut-être pas vu le jour sans Patrick Modiano. L’écrivain, qui en signe d’ailleurs la préface, avait adressé son livre Dora Bruder en 1997 à Françoise Verny, bouleversée par l’histoire parallèle de cette jeune juive également victime des nazis :  » Grâce à Patrick et à Dora, je revis mes 13 ans avec Nicole, vite oubliés, longtemps reniés.  » Et c’est Modiano encore qui retrouve la trace officielle de l’amie exécutée à Auschwitz et lui redonne  » vie  » dans l’oublieuse mémoire de sa condisciple de jadis.

Ce livre de repentir et d’honnêteté, où, chemin faisant, se décline en filigrane tout le parcours de Françoise Verny, professe aussi la nécessité d’être humble vis-à-vis de ses propres manques réels ou potentiels plutôt que de se fuir dans les comportements haineux ou bravaches. Et, si elle doit savoir aujourd’hui à quoi s’en tenir au sujet du Dieu auquel elle a donné sa foi, la conclusion du livre ne Lui a pas fait la part trop belle :  » Si j’ai encore peur, terriblement peur de Lui, je ne crois plus à Son amour. Depuis qu’elle a resurgi, Nicole m’en a privé.  » Toutefois, c’est presque l’intégrale de l’£uvre de François Verny qui pointe dans un dernier propos :  » J’espère qu’Il me pardonnera mon abandon, en raison d’une fidélité très ancienne, si pauvre fût-elle.  »

de ghislain cotton

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