Un nouvel élan pour Ars Musica

Barbara Witkowska Journaliste

Ex-directeur du Festival de Flandre-Bruxelles, le compositeur Patrick De Clerck, prend les rênes d’Ars Musica, le festival international phare de la musique contemporaine. Et lui insuffle une nouvelle dynamique d’ouverture et de découverte.

Cette année, le festival voit la vie en rose. Un rose joyeux et tonique, synonyme de renouveau et de renaissance. Telle est la nouvelle couleur du festival, des affiches et de la campagne promotionnelle. La  » patte  » du compositeur Patrick De Clerck.  » Pourtant, assure-t-il, la programmation de l’édition 2010 a été assurée par Laurent Langlois, l’ancien directeur. Ma touche personnelle se ressentira cette année surtout sur le plan de la communication : plus accrocheuse, plus attrayante, plus directe et plus provocante. C’est comme si on passait de si bémol mineur, assez déprimant, à do majeur, allègre et ouvertement sans complexe. Ars Musica doit redevenir vivant dans l’esprit des gens, il doit jouer le rôle d’un véritable festival et pas seulement proposer une série de concerts égrenés tout au long d’un mois. Le but est d’attirer un nouveau public, d’établir de nouveaux liens.  » La marque du nouveau directeur sera aussi légèrement palpable dans certaines productions et dans leur scénographie. Un exemple. Le 26 mars, aux Halles de Schaerbeek, le public assistera à une  » dialectique  » (il préfère ce terme à la  » confrontation « ) entre Richard Wagner et Iannis Xenakis. Quatre-vingt-huit musiciens seront dispersés parmi les spectateurs, allongés dans des transats ou assis sur des chaises haut perchées des maîtres nageurs…

Pour relancer Ars Musica, Patrick De Clerck s’est fixé une feuille de route ambitieuse, car il a déjà mis en chantier la rénovation de fond en comble du festival pour les années à venir. Il veut mettre davantage l’accent sur les grandes productions où la création contemporaine sera confrontée à des compositeurs issus de la musique classique. En revanche, les petits concerts se focaliseront sur la création plus pointue et sur la découverte de jeunes compositeurs.

Ars Musica aura une vocation plus planétaire. Il n’est plus question de l’enfermer dans le cartésianisme. Dans les années à venir, des compositeurs chinois, japonais, russes et estoniens seront de la partie. Le festival s’ouvrira à tous les courants de la musique contemporaine.  » Dès qu’on s’isole, on se perd.  » Patrick De Clerck combine l’exigence de qualité et la vision avant-gardiste consistant à toujours surprendre.

Ses origines, il les résume en trois mots :  » Famille prolétaire, Ostende.  » De son enfance, il retient surtout la passion pour le foot. Le déclic vient à 14 ans, lorsqu’il rencontre son premier amour, une fille qui jouait de la flûte.  » Je me pose toujours la question si c’était elle ou Bach. Aujourd’hui, je pencherais plutôt pour Bach « , note-t-il avec un sourire voluptueux. La découverte de la musique le pousse à devenir compositeur autodidacte. A défaut de trouver un maître, il étudie la musique dans les livres.  » Karel Goeyvaerts, le seul compositeur flamand reconnu à l’époque, ne donnait pas de cours au Conservatoire, alors je me suis tourné vers les livres : ce n’est pas très compliqué, tout peut être synthétisé en quatre pages.  » Les études menées tambour battant : anthropologie cognitive à l’université de Gand,  » pour essayer de deviner ce que les gens pensent « . Puis, les hasards de la vie le conduisent en Italie où, pendant cinq ans, il fait une carrière dans la pub, compose des morceaux courts pour les spots ou les défilés de mode. Cinq ans plus tard, en 1992, le voilà à Moscou. A la demande du metteur en scène Anatoli Vassiliev, il  » met en musique  » la pièce Les Possédés, de Dostoïevski. Au pays de Boris Eltsine, l’argent qu’il a gagné dans la pub ne sert à rien, car il n’y a rien à acheter. Résultat ? On se sent libre par rapport à tout et on peut se concentrer sur les vraies valeurs : la musique, le silence, la lumière et la spiritualité. C’est aussi l’occasion de découvrir des compositeurs russes contemporains, Galina Ustvolskaya, Valentin Silvestrov et Avet Terterian dont il fait enregistrer les £uvres pour sa firme de disques Megadisc Classics.

De retour en Belgique en 2002, il s’occupe d’abord du Handelsbeurs à Gand, puis prend la direction du Festival de Flandre-Bruxelles avec ses  » produits  » (KlaraFestival, Galas européens, Living Room Music et Sporza Musica) et… le sort de l’ombre. Les musiciens s’installent dans les stations de métro, dans les gares, dans la galerie Ravenstein et au milieu des places principales de la capitale. Ainsi  » délocalisé « , empreint d’émotion et de vérité, le festival s’ouvre aux Bruxellois et attire de nouveaux publics. Sa croissance et sa notoriété se font exceptionnelles. Il nourrit le même grand dessein pour l’avenir d’Ars Musica. Selon Patrick De Clerck, le désintérêt pour la musique contemporaine date de la fin des années 1950. Les compositeurs de l’époque ont tourné le dos à la tradition et ont enfermé la musique classique contemporaine dans un ghetto. La communication était orchestrée par des « académiciens bornés ». Trop de personnes pensent encore que, pour pouvoir  » avoir accès à la musique contemporaine, il faut être titulaire de quatre diplômes et de trois doctorats « . Tout va changer. Le nouveau maître de cérémonie veut retrouver la continuité et le fil de l’histoire, en mélangeant le classique et le moderne. Il veut aussi renouer avec le public.  » Je suis prêt à rembourser les personnes qui n’aiment pas Wagner et Xenakis. La musique de Xenakis est violente, sauvage, tribale et gutturale. Il faut aller au-delà des notes. C’est une musique vivante, elle ne se pense pas, elle se ressent avec les tripes. Il faut lutter pour séduire le public. Le mot  » lutter  » n’est pas exagéré mais je le fais avec des armes nobles : l’authenticité, la véracité et l’honnêteté. Venez, on ouvre les portes, faites l’expérience ! Ars Musica se met en route pour la Longue Marche, comme disait Mao. « 

Ars Musica 2010, du 4 mars au 2 avril, à Bruxelles, Anvers, Liège, Mons et Bruges. www. arsmusica.be

BARBARA WITKOWSKA

 » Retrouvons le fil de l’histoire, en mélangeant le classique et le moderne « 

Partner Content