Un Etat belge mais très flamand

Pierre Havaux
Pierre Havaux Journaliste au Vif

Finances, pensions, soins de santé, affaires étrangères… Jamais la présence flamande aux leviers de la Fonction publique fédérale et de la Sécurité sociale n’a été aussi écrasante. Les patrons francophones n’y font plus guère le poids.

Un pays dirigé par un Premier ministre wallon, et socialiste encore bien. Une Belgique passée depuis fin 2011 sous l’ère de Di Rupo Ier, gouvernement sans majorité parlementaire sur son aile flamande. La Flandre, 60 % de la population belge, doit faire son deuil de la loi du nombre. Patience. Aux scrutins de 2014, les cartes pourront être redistribuées.

D’ici là, les Flamands ont de quoi se consoler. Cet Etat fédéral, qu’ils partagent avec les francophones, ne leur réussit pas mal du tout. Le vent dominant qui souffle dans les plus hautes sphères de l’appareil public vient du nord. Plus que jamais.

Top managerspublics : les Flamands à 9 contre 5.

La tendance n’est plus lourde. Elle est pour l’instant écrasante. Sur les quatorze grands patrons des Services publics fédéraux (SPF), la Flandre en aligne neuf, le sud du pays en fournit cinq (voir en page 22).

Les francophones, parents pauvres du patronat public fédéral : cela en a tout l’air.  » Leur position n’a jamais été aussi mauvaise puisqu’ils occupent 35,71 % des emplois !  » s’alarme le Gerfa, le Groupe d’étude et de réforme de la fonction administrative. Le noir et jaune s’impose nettement sur l’organigramme des postes de président de SPF. Au mépris de la parité linguistique (50 F – 50 N) exigée par la législation sur l’emploi des langues.

La violation de la loi se double d’un autre déséquilibre. Finances, Budget, Santé, Sécurité sociale, Affaires étrangères, Selor (l’administration du recrutement), mais aussi la Mobilité et l’Intérieur à titre provisoire. Que du lourd dans la besace flamande, garnie des morceaux de choix de l’Etat fédéral.

Non pas que les patrons francophones doivent se contenter des miettes. Mais hormis la Justice et la Fonction publique (le SPF Personnel & organisation), deux poids lourds de la catégorie, les francophones n’ont plus qu’à se mettre sous la dent des secteurs peu porteurs d’avenir dans une Belgique fédérale reconfigurée : l’Economie et l’Emploi vont se vider encore un peu plus de leur substance, une fois absorbés par les Régions et Communautés.

Ce n’est pas la présidence francophone de la Chancellerie du Premier ministre, assurée ad intérim, qui va renverser la vapeur. La fonction relève plutôt du strapontin. L’avenir du poste, normalement occupé en cumul par le chef de cabinet du Premier ministre, est d’ailleurs en discussion.

Y a-t-il encore un big boss francophone dans la salle ? Oui, à la Politique scientifique, troisième administration fédérale en importance. Manque de pot : le titulaire, Philippe Mettens (PS), a mis sa fonction en veilleuse par un congé politique partiel. Fragilisé de surcroît par un gros litige lié à son autre mandat de maïeur de Flobecq.

Intérim prolongé au top des administrations : avantage à la Flandre.

Les va-et-vient au plus haut sommet de l’administration fédérale devraient être l’occasion d’un impérieux rééquilibrage en faveur des francophones. Sauf que les vacances du pouvoir ont tendance à s’éterniser. Et que les néerlandophones se sentent une âme de patron intérimaire.

Les nominations des francophones Jean-Marc Delporte à la tête de l’Economie et de Jean-Paul Janssens au top de la Justice annonçaient un timide retour à l’équilibre. Il n’a pas résisté au départ à la retraite, ce 1er avril, de Monique De Knop. Le néerlandophone Jaak Raes, chef du centre de crise, s’est glissé dans le fauteuil délaissé par la patronne francophone de l’Intérieur. Le temps de désigner un véritable successeur : forcément francophone, sous peine d’aggraver l’entorse à la loi.

On n’en est pas encore là. Le remplaçant de Monique De Knop reste un mystère. Rien n’est plus prévisible qu’une date de départ à la retraite : c’est pourtant à moins d’un mois de l’échéance que la procédure de sélection a été engagée. L’interrègne pourrait donc se prolonger, sous régime flamand. Cela devient une manie.

La Mobilité en sait quelque chose : elle attend depuis un an et demi son nouveau patron, logiquement francophone lui aussi. L’heureux élu ne saurait plus tarder. Son arrivée mettra fin à l’intérim de Marc Roman, néerlandophone. Cet ex-cabinettard chez le secrétaire d’Etat à la Mobilité Etienne Schouppe (CD&V) aura eu le temps de prendre ses quartiers.

 » A chaque départ d’un président francophone, c’est un néerlandophone qui prend la relève ! « , constate le Gerfa. Quand le provisoire devient durable, il fait rarement des heureux parmi les francophones.

Le manège vient encore de faire ses preuves, à la tête de l’Office national des pensions. Le francophone Jean-Marc Delporte, pourtant tout désigné pour le poste de patron, a fait les frais du veto du ministre Open VLD Van Quickenborne (voir page 24). L’ONP se retrouve administrée pour une durée indéterminée par son numéro 2 : Marc De Block. Néerlandophone.

Une Sécu  » waar vlamingen thuis zijn  » : les boss flamands à 13 contre 5.

La domination flamande sur les parastataux à vocation sociale n’en devient que plus outrageuse (voir ci-dessus). Treize directions trustées par la Flandre sur dix-huit….

Les patrons francophones sont devenus une denrée rare dans le paysage de la Sécu. Ils se dénichent encore à la tête de l’Onem, de la Capac, de l’Ossom (la Sécu d’outre-mer), du Fonds des accidents de travail, et de l’Office de contrôle des mutualités.

C’est tout. Et c’est très peu, au regard de l’emprise flamande sur les leviers stratégiques de la Sécurité sociale : l’ONSS, l’Inami, l’ONP sont désormais dans le giron flamand. L’Onem reste l’exception qui confirme le recul francophone dans cette catégorie reine de la Sécu.

Les directeurs généraux : les Flamands à 33 contre 28.

Les comités de direction qui secondent les patrons des SPF sont soumis à la parité linguistique. Beau principe, mais mis à mal par un nouvel avantage numérique à la Flandre : 33 directeurs et administrateurs généraux néerlandophones pour 28 francophones. C’est à l’étage inférieur des emplois de direction que l’on retrouve un strict équilibre linguistique : 18 directeurs ou administrateurs F, autant de N.

La touche francophone s’est aussi perdue à la tête de l’armée et de la police fédérale, qui ont viré de bord linguistique pour tomber dans l’escarcelle flamande.

Hors frontières : les Flamands rayonnent.

Que des néerlandophones en vue au top de l’Union européenne : le CD&V Herman Van Rompuy à la présidence du Conseil européen, l’Open VLD Karel De Gucht en commissaire européen. Petit détour par l’OCDE : rebelote, un néerlandophone est au poste, à savoir le secrétaire général adjoint Yves Leterme (CD&V). Le crochet par la Banque européenne d’investissement ne s’impose plus : le francophone Philippe Maystadt a quitté la présidence.

Même une gestion contestée n’entame pas le crédit d’un Leo Delcroix : sévèrement épinglé par la Cour des comptes pour son action à la tête du pavillon belge de l’Expo universelle de Shanghaï mais blanchi par l’administration et soutenu par le gouvernement, l’ex-ministre CVP peut récidiver à la fonction de commissaire général pour l’Expo universelle de Milan, en 2015. Pas sûr qu’un francophone aurait reçu cette seconde chance.

Il faut entrer dans la Banque centrale européenne à Francfort pour tomber sur un représentant francophone : Peter Praet, au poste d’économiste en chef. Ou franchir le seuil de la Cour de justice européenne de Luxembourg pour découvrir Melchior Wathelet senior en avocat général. Ou encore pousser la porte du bureau de Gilles de Kerchove, coordinateur de l’Union européenne pour la lutte contre le terrorisme.

PIERRE HAVAUX

Pierre Havaux

Inami, ONSS, Pensions : les leviers stratégiques de la Sécu entre les mains flamandes

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