Un besoin de transparence

La coïncidence est troublante. Le 3 octobre dernier, les autorités françaises créent la surprise, à Bruxelles. Au prix d’intenses pressions, elles parviennent à faire inscrire le paraquat, un pesticide extrêmement dangereux pour ses utilisateurs (surtout dans les pays tropicaux), sur la liste des produits phytosanitaires autorisés sur le marché européen. Stupeur ? Le mot n’est pas trop fort : tant un comité d’experts indépendants que la direction elle-même de l’Agriculture, dans l’Hexagone, avaient recommandé son interdiction à plusieurs reprises. Chez nous, le 2 mars dernier, Rudy Demotte (PS), le ministre fédéral de la Santé publique, fait savoir que, malgré la mortalité exceptionnelle qui décime les ruches de notre pays depuis cinq ans, la Belgique ne compte pas limiter, ne fût-ce que provisoirement ou partiellement (comme en France), la commercialisation de fipronil et d’imidaclopride, les deux molécules incriminées. Mais il promet qu’on va étudier le dossier…

Envolé, le principe de précaution ! Ne serait-il qu’un concept fourre-tout, juste bon à alimenter les colloques de juristes ou les discours généreux sur le développement durable ? Même si la fameuse  » preuve « , pure et dure, du caractère toxique des deux molécules n’est pas encore établie (mais est-elle possible dans un tel domaine ?), les éléments d’inquiétude venus d’outre-Quiévrain, notamment, penchent suffisamment en faveur d’une mise sous contrôle drastique de ces produits. Et, parallèlement, d’un effort très rapide à fournir en matière de recherches scientifiques sur les produits et les pratiques de substitution. Une recherche qui ne serait pas une  » étude prétexte « , juste bonne à donner un délai confortable aux firmes pour continuer à exploiter leurs produits  » vaches à lait  » avant une décision d’interdiction, comme on l’a suffisamment vu par le passé.

Un rappel s’impose. En 1999, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) s’était étonnée, au terme d’une analyse environnementale très fine de notre pays, que celui-ci n’ait adopté aucun plan de réduction de l’usage de pesticides (comme la Suède, le Danemark), alors que l’augmentation de consommation entre 1980 et 1995 y avait été la plus importante de tout l’OCDE ! Cinq ans plus tard, un tel objectif n’existe toujours pas au niveau national (la Région bruxelloise vient toutefois de bannir les pesticides sur les terrains publics). Quant au plan fédéral pour le développement durable, actuellement soumis à l’enquête publique, il reste désespérément muet à ce sujet.

L’usage raisonné de produits phyto-pharmaceutiques est, certes, une garantie de sécurité pour la chaîne alimentaire. De plus, dans des pays comme la France ou la Belgique, l’agréation des pesticides, mais aussi des biocides à usage non agricole (et ils sont partout dans notre environnement : colliers anti-puces, liquides anti-moustiques, sprays pour plantes vertes, etc.) ne se fait pas en deux coups de cuiller à pot. Des administrations et des experts se chargent de l’examen minutieux des dossiers et des marges de sécurité sont prévues.

Il est temps, néanmoins, à l’heure où la Commission européenne entame un gigantesque travail de révision de toutes les matières actives utilisées en Europe, de rendre les procédures de mise sur le marché de ces produits moins opaques, plus ouvertes au débat contradictoire, et de renforcer les moyens de contrôle. Car, enfin, que peuvent faire 5 inspecteurs pour contrôler les circuits commerciaux de centaines de molécules qui ont, par définition, la particularité d’être biocides ? Pourquoi si peu de considération humaine et matérielle pour leur travail ? Pourquoi si peu de traçabilité dans le secteur des biocides ou des pesticides à usage agricole, alors qu’en matière humaine ou animale les médecins, pharmaciens et vétérinaires jouent un rôle de précieux garde-fous ? Est-il normal que le Fonds des matières premières, dont la mission est d’orienter les projets de recherche scientifique et de financer le personnel administratif, soit composé pratiquement pour moitié de représentants de la chimie, de la semence ou de l’alimentation pour animaux(ce qui, in fine, revient à 6 multinationales, tant la concentration de l’industrie agrochimique s’est révélée puissante ces dernières années) ?

Le contexte pour procéder à de telles réformes est mûr. Le débat public sur les OGM, depuis deux ou trois ans, démontre à quel point la société civile ne se contente plus de décisions prises en chambre, entre experts affiliés, de près ou de loin, au secteur agricole. On ne peut pas, en même temps, pleurer sur l’état de délabrement de la recherche en Belgique ou en Europe et nier que les projets de recherche de nos universités sont, trop souvent, orientés par les intérêts des firmes commerciales, présentes jusqu’au c£ur des organes de décision de l’Etat.

Par Philippe Lamotte

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