Un Belge après Prodi ?

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

Fin de parcours en roue libre pour la squadra Prodi. Les commissaires préparent déjà leur reconversion et la succession de leur chef de file est lancée. Deux ténors belges, Guy Verhofstadt et Jean-Luc Dehaene, ont-ils une chance ?

Depuis plusieurs semaines, un climat de fin de règne pèse sur les hautes sphères de la Commission européenne. Certes, le collège présidé par Romano Prodi ne rendra son tablier qu’à la fin octobre. Mais la course à la succession de l’Italien est ouverte, ses commissaires se préoccupent de leur avenir, et la bataille pour le contrôle des 34 directions générales de l’exécutif européen a commencé. On joue des coudes pour  » recaser  » des membres des cabinets des commissaires sortants, tandis qu’est proposée la mutation, voire la mise à la retraite anticipée, de plusieurs hauts fonctionnaires, afin de faire de la place pour les effectifs des nouveaux Etats membres.

C’est cette Commission à l’ambiance délétère que vont découvrir les dix commissaires issus des pays adhérents. Trois femmes et sept hommes sélectionnés début février et auditionnés par le Parlement européen les 13 et 14 avril prochains rejoindront en effet l’équipe Prodi le 1er mai. Si ces personnalités politiques expérimentées auront le droit de voter au collège, elles seront sans portefeuille et travailleront dans l’ombre des commissaires actuels pour apprendre les ficelles du métier. Ce  » stage de luxe « , ironise-t-on dans les milieux européens, durera six mois. Le 1er novembre, une toute nouvelle Commission, à laquelle participeront vraisemblablement les dix nouveaux, entamera ses travaux pour cinq ans, sous la présidence du successeur de Prodi. Les dix  » bleus  » venus de l’Est et du Sud feront alors déjà figure d’anciens à côté de la plupart de leurs collègues.

Chaises musicales

Rares sont en effet les membres du collège actuel qui rempileront à Bruxelles. Car les places sont chères. D’autant que, le 1er novembre, les grands pays de l’Union perdront leur deuxième commissaire (la Commission sera alors réduite à 25 membres, après être passée à 30 six mois plus tôt). Quelques commissaires ont néanmoins fait savoir, plus ou moins ouvertement, qu’ils guignaient un autre portefeuille. Le Néerlandais Frits Bolkestein (Marché intérieur) et la Luxembourgeoise Viviane Reding (Culture) lorgnent ainsi la Concurrence, secteur très convoité. Le titulaire actuel du poste, l’Italien Mario Monti, convoite la place de l’Espagnol Pedro Sobles (Affaires économiques), donné partant. Si, à Paris, Jacques Chirac ne lui offre pas un poste dans un gouvernement remanié, le commissaire français Michel Barnier (Politique régionale) prolongerait volontiers son bail à Bruxelles. De même, le Belge Philippe Busquin (Recherche) ne cache pas son envie de rester commissaire. Il rappelle qu’un accord au sein du gouvernement fédéral belge réservait le poste à un socialiste francophone. Mais il n’a aucune assurance d’être reconduit et se dit prêt à s’effacer, si la Belgique héritait de la présidence de la Commission.

En revanche, d’autres membres de la squadra Prodi préparent activement leur reconversion professionnelle. La proximité d’échéances électorales nationales ou européennes explique, dans certains cas, ces repositionnements précoces. Ainsi, la commissaire aux Transports, Loyola de Palacio, ancienne ministre de José Maria Aznar, se présente aux législatives espagnoles du 14 mars. La titulaire des Affaires sociales, Anna Diamantopoulou, a, pour sa part, obtenu un congé sabbatique non rémunéré, le temps de mener campagne dans son pays pour les élections européennes. Une absence sans doute définitive : tête de liste du Pasok, le parti socialiste grec, la candidate est sûre d’être élue. Son départ a, glisse-t-on à la Commission, donné le signal de la débandade.

Prodi à temps partiel

Romano Prodi lui-même, censé tenir les rênes de l’exécutif européen jusqu’au 31 octobre, a de plus en plus de mal à convaincre qu’il travaille  » à temps plein « , surtout depuis sa rentrée fracassante sur la scène politique italienne. Au cours d’une convention  » unitaire  » aux allures de kermesse électorale américaine, tenue à la mi-février à Rome, Prodi a, sous les ovations, accepté de parrainer la liste de centre-gauche italienne aux élections européennes de juin prochain. C’est donc sous la double casquette de président de la Commission et de nouveau leader de l’opposition dans son propre pays que le  » Professore  » fait désormais campagne. Une ambiguïté cultivée à dessein, qui lui permet d’opposer les  » vrais Européens « , situés du côté de la coalition de l’Olivier, aux  » eurosceptiques animés par la peur « . Silvio Berlusconi et ses alliés ont aussitôt exigé que le président de la Commission se démette immédiatement de son mandat à Bruxelles.

Attendu aujourd’hui en sauveur par la gauche italienne, Prodi était considéré, voici cinq ans, au moment de sa désignation à la présidence de la Commission, comme l’homme providentiel pour l’Europe. Les Quinze avaient voulu placer une personnalité d’envergure à la tête de l’institution, déstabilisée par la démission collective de l’équipe Santer, qui n’avait pas survécu à la publication d’un rapport sur les affaires de fraude et de favoritisme. Prodi était appelé à mettre fin aux pratiques douteuses et à relancer les réformes en panne. Malgré son manque de charisme, beaucoup espéraient qu’il puisse s’inscrire dans le sillage de Jacques Delors. Mais le dixième président de la Commission, maladroit, peu diplomate, n’a pas convaincu dans son costume européen. Lui-même, à vrai dire, a vite prévenu qu’il ne songeait pas à rempiler à Bruxelles.

A la majorité qualifiée

On lui cherche donc un héritier. Mission ultra-sensible, alors que les Vingt-Cinq n’ont cessé de se déchirer depuis plusieurs mois, que l’actuelle présidence irlandaise de l’Union désespère de réactiver le projet de Constitution européenne et que les initiatives du  » triumvirat  » franco- germano-britannique (qui plaide notamment pour la nomination d’un supercommissaire chargé de faire avancer les réformes économiques) sont accueillies très fraîchement de Rome à Varsovie et de Vienne à Madrid. Le futur président sera désigné à la majorité qualifiée – finie l’époque ou un seul pays pouvait mettre un veto – par les chefs d’Etat et de gouvernement lors du Conseil européen des 17-18 juin. Mais l’Irlandais Bertie Ahern, président de l’Union jusqu’à la fin juin, consulte déjà les capitales européennes et des négociations se déroulent en coulisses.

A ce stade, deux candidats se sont déclarés : Paavo Lipponen, l’ancien Premier ministre finlandais, entré très tôt dans l’arène (dès juillet 2003), et Antonio Vitorino, l’actuel commissaire portugais à la Justice et aux Affaires intérieures. La plupart des observateurs estiment que poser ainsi ouvertement sa candidature n’est pas le meilleur moyen de parvenir à ses fins. D’autres candidats potentiels demeurent donc en embuscade. Parmi eux, Costas Simitis, le Premier ministre grec, qui compte quitter le gouvernement à la faveur d’un scrutin anticipé, convoqué pour le 7 mars. Ses ministres vantent ses mérites et ses pairs européens reconnaissent volontiers ses qualités. Mais ces trois candidats présentent le lourd  » handicap  » d’être socialistes.

Le Parti populaire européen (PPE, démocrates-chrétiens et conservateurs) exige en effet que le président de la Commission ait désormais la même étiquette que la première force politique du Parlement européen (actuellement, le PPE). Il fonde son argumentation sur le traité de Nice, qui prévoit l’approbation du président par l’assemblée, et sur le projet de Constitution, qui envisage l’élection du président par les eurodéputés.  » Nous n’accepterons pas une répétition de 1999, avec une famille politique qui gagne sans obtenir la majorité des commissaires ni la présidence de la Commission « , clame Hans-Gert Pöttering, chef du groupe PPE. Les socialistes répliquent que le PPE, conglomérat où l’on retrouve notamment les démocrates-chrétiens belges, les centristes français de l’UDF, mais aussi les conservateurs britanniques et les troupes de Berlusconi, est trop hétérogène pour imposer un candidat. Wilfried Martens, président du PPE, demande néanmoins aux chefs d’Etat et de gouvernement de ne pas trancher avant que les résultats des élections européennes du 13 juin soient connus. Les chances de candidats chrétiens-démocrates s’en voient renforcées, pour autant, bien sûr, que le PPE conserve sa première place au lendemain du scrutin.

Le bon profil

Or, dans ce camp-là, plusieurs personnalités auraient le  » bon profil  » : le chancelier autrichien Wolfgang Schüssel, son homologue luxembourgeois Jean-Claude Juncker, doyen en exercice des dirigeants européens, et Jean-Luc Dehaene, qui s’est illustré à la vice-présidence de la Convention. Le premier est donné favori par la presse de son pays, mais son alliance avec l’extrême droite de Haider le dessert. Le deuxième aurait le soutien de l’Allemagne et tiendrait la corde, mais il a promis aux Luxembourgeois de rester Premier ministre si sa formation, le Parti chrétien social, remporte les élections nationales du 13 juin, scénario prédit par les sondages. Le Belge, enfin, est bien coté au PPE, mais il n’est plus un Premier ministre en exercice. De plus, dix ans après le veto britannique qui lui a barré la route de la succession de Jacques Delors, Dehaene fait toujours peur aux eurosceptiques, qui le jugent trop  » intégrationniste « .

Reste Guy Verhofstadt. Le Premier ministre rêve lui aussi d’un destin européen, au grand dam de Dehaene. Premier dirigeant d’un Etat membre à rencontrer, début janvier, le président de l’Union, Verhofstadt a juré ne pas avoir discuté de son éventuelle candidature avec son homologue irlandais.  » Mais j’ai un job !  » a-t-il lancé, de plus en plus agacé par la pression médiatique. Dans les milieux européens, beaucoup estiment toutefois que Verhofstadt, qui convoitait tout d’abord la présidence permanente du Conseil européen prévue par le projet de Constitution, se verrait bien dans le fauteuil de Prodi. Depuis qu’il a ancré la Belgique au moteur franco-allemand, il est dans les bonnes grâces de Chirac et de Schröder. Et il soigne ses relations avec Blair, moins sereines qu’autrefois. Verhofstadt a néanmoins fini par comprendre que ses chances sont réduites. Les libéraux sont très minoritaires au Parlement européen. Mais, surtout, les débats sur l’Irak, la Constitution et les réformes institutionnelles européennes ont laissé des traces : le gouvernement belge a défendu des thèses rejetées dans une majorité de pays membres.

Alors, Juncker, Dehaene, Verhofstadt, Simitis ? A moins qu’un autre nom, tenu en réserve, ne crée prochainement la surprise…

Olivier Rogeau

Poser ouvertement sa candidature n’est pas le meilleur moyen de parvenir à ses fins

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