Turner La force de la nature

Le peintre britannique qui a réinventé le paysage, embrasé les couleurs et sublimé la lumière est confronté à ses maîtres, au Grand Palais, à Paris. L’occasion de (re)découvrir les ouvres vertigineuses de celui que beaucoup considèrent comme le précurseur de la modernité.

Ciels tourmentés, mers déchaînées, soleils incandescents. Mouvements tourbillonnants et couleurs fusionnées jusqu’à la dissolution des formes. Jamais aucun artiste, avant William Turner, n’avait ainsi représenté la nature, peint le frémissement de l’atmosphère, le chaos des éléments. Raison pour laquelle ce maître de l’ombre et de la lumière devint l’enfant chéri de la peinture anglaise et sera, plus tard, désigné comme le précurseur de la modernité, le pionnier de l’impressionnisme et l’annonciateur de l’abstraction. Pas moins.

Il appartient au  » mythe des artistes-nés « , explique Guillaume Faroult, commissaire de l’exposition du Grand Palais Turner et ses peintres, dans laquelle une centaine de tableaux montrent comment l’artiste britannique a élaboré sa technique en dialoguant avec les anciens, tels Titien ou Rembrandt, Watteau, le Lorrain ou Canaletto, autant qu’avec ses contemporains, comme Bonington ou Constable. Mais comment ce fils d’un barbier-perruquier londonien né en 1775 est-il parvenu à se hisser au panthéon des plus grands ?

Tout commence lorsque le jeune William, âgé de 10 ans, se met à dessiner, profitant de ses séjours campagnards chez son oncle, près d’Oxford. Et papa Turner est si fier qu’il expose les dessins de sa progéniture dans la vitrine de son échoppe. Son talent est ainsi repéré. Mais la success story démarre vraiment lorsqu’il est admis, à 14 ans, à la Royal Academy of Arts. Il y apprendra l’aquarelle et l’huile. Et copiera les maîtres :  » La formation habituelle à l’époque « , poursuit Guillaume Faroult. A 26 ans, William Turner est élu académicien, le plus jeune de l’histoire de l’institution. Désormais membre de l’establishment artistique, il participe à son exposition annuelle et donne des conférences. Turner, qui possède son cercle de mécènes et de collectionneurs, aurait pu en rester là. Mais l’homme, rustre et solitaire selon certains, est ambitieux.

Les voyages formant la jeunesse, le voilà, à 16 ans, parcourant Angleterre, Ecosse et pays de Galles. Les guerres avec la France l’empêchent malheureusement de gagner le continent. C’est chose faite, une fois la paix d’Amiens signée : il traverse la Manche en 1802, à 27 ans. C’est à cette occasion qu’il découvre le musée du Louvre, s’émerveillant devant Poussin et le Lorrain, comme plus tard, en Italie, devant Raphaël, Titien ou Canaletto. Au fil des années, il découvre aussi Rembrandt, Watteau et Ruisdael. Modèles autant que rivaux, ses aînés l’escorteront toute sa vie.

Dame Nature lui est également de bon conseil. Lors de ses périples en Europe, qu’il effectue volontairement en utilisant différents moyens de locomotion – ses deux pieds, à cheval, en diligence, en bateauà – il s’attache aux phénomènes météorologiques, guette les variations de tons que font naître la pluie, la brume ou les nuages. De chaque escapade il revient avec des centaines de croquis, dont il s’inspire ensuite pour exécuter ses tableaux. Car, même si les effets de lumière et de couleurs sont au c£ur de ses préoccupations, Turner ne peint généralement pas sur le motif, contrairement aux impressionnistes, qui feront de cette pratique une règle.  » Il recompose en atelier, aidé de sa prodigieuse mémoire, s’inspirant des sensations éprouvées, qu’il passe par le filtre de ses maîtres « , résume Guillaume Faroult (voir en pages 84 et 85). Sa virtuosité l’impose alors sur la scène artistique. Sans qu’il se fasse beaucoup d’amis. Car Turner développe une habitude peu appréciée de ses pairs : avant le vernissage de ses expositions, il fait apporter des toiles presque vierges, qu’il achève sous les yeux de ses collègues, à grand renfort de couleurs, alliant, comme dans une performance, dextérité et sens du spectacle.

A partir des années 1830, ses recherches, influencées par la philosophie du sublime, le mènent aux confins du fantastique. Au cours de ses voyages, il recherche les sensations fortes. Il aime les gouffres et les falaises, les tempêtes et les naufrages, sources d’extase et d’effroi. Son style, inspiré de Rembrandt ou du Lorrain, se libère toujours davantage. Taxé d’illisibilité, il déconcerte jusqu’à ses amis. Il faut dire que les tableaux de cette dernière période ne ressemblent plus vraiment à des paysages, mais s’apparentent à des embrasements de couleurs, des visions lumineuses. A l’instar de cette Tempête de neige en mer, exécutée en 1842 (voir page 82). Le navire, à peine perceptible, semble proche de l’engloutissement. Mer et ciel fusionnent, écume et neige se confondent. Vrai ou faux ? Turner prétendait s’être fait ligoter à un mât pour pouvoir témoigner de la fureur des éléments.

A la mort du peintre, en 1851, Ruskin, son exécuteur testamentaire, se plonge dans ses archives et découvre 19 000 dessins (!) et aquarelles, pour la plupart inconnus. Au total, William Turner, artiste incroyablement prolifique, laissera 30 000 £uvres (re-!). Ses toiles seront réparties entre la Tate Gallery et la National Gallery de Londres. Où il trône depuis, en majesté, au panthéon des arts. Au grand Turner, la peinture reconnaissante.

Turner et ses peintres. Grand Palais, Paris (VIIIe). Du 24 février au 24 mai.

à lire : Turner et ses peintres, RMN. Et aussi Turner. Les paysages absolus, par Frédéric Ogée, Hazan. Turner, par Damien Sausset et Térésa Faucon, Flammarion/les ABCdaires.

à voir : J. M. W. Turner, par Alain Jaubert. Diffusion sur Arte le 1er mars.

annick colonna-césari

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