Tout faux, Sherlock !

Psychana- lyste et essayiste, Pierre Bayard est un explorateur impénitent des mondes qui s’étendent à perte de vue dans l’imaginaire conjugué du lecteur et de l’écrivain, mais aussi des personnages littéraires dont ils déchiffrent ou créent l’existence. Deux activités qui se provoquent, se confondent et incombent à l’un comme à l’autre. Adepte et fondateur de la  » critique policière  » qui vise à  » élaborer des solutions plus satisfaisantes pour l’esprit  » que celles fournies par les détectives de roman, Bayard avait déjà à son actif la révélation de deux erreurs judiciaires majeures. Enquête sur Hamlet (1998), dont il ressort que Claudius n’a pas tué son royal frère, et Qui a tué Roger Ackroyd ? (2002), où il apparaît qu’Agatha Christie et son  » génial  » Hercule – en panne de petites cellules grises – ont fait preuve d’une coupable légèreté dans leur réponse à cette question.

A présent, c’est sur la sagacité de la superstar de la déduction – le détective de Baker Street – qu’il ose porter ses coups. Bravant ainsi le risque d’une sorte de fatwa lancée par les dignitaires du culte holmésien. Et pourtant… Le  » dossier  » débute par un résumé de l’£uvre concernée : Le Chien des Baskerville. Résumé suffisamment étoffé pour remettre l’£uvre en tête du lecteur et pour étayer l’argumentation propre à innocenter le naturaliste Stappleton dont Holmes a fait erronément le meurtrier de la lande. Et, mieux encore, à confondre le véritable assassin que, bien entendu, la déontologie  » polaroïde  » interdit de nommer ici. Mais, avant d’en arriver à ce dénouement parfaitement rigoureux, Bayard, sans quitter son sujet, se livre à une promenade éclairante sur ces  » migrations  » interactives et vertigineuses qui se jouent entre lecteur, auteur et personnages. Chemin faisant, il couche Conan Doyle sur son divan de psychanalyste pour dégager le rapport ambigu, voire antagoniste, entre l’auteur et la créature qui finit par échapper à son autorité. Quant à la fatale  » incomplétude  » des £uvres littéraires, elle appelle le lecteur à exercer son jugement, voire sa suspicion, sur la cohérence des faits rapportés et sur l’éventuelle subjectivité du narrateur (Watson, par exemple, dans le cas qui nous occupe).

On aura compris qu’il ne s’agit pas d’une motion de défiance, fût-elle ludique, à l’endroit de la création romanesque, mais au contraire de magnifier, avec les sourires de l’intelligence, la portée et les fastes d’une relation à la littérature, aussi profonde et aussi exaltante que les plus belles histoires d’amour. Paix donc aux cendres (mélangées) de Doyle, de Watson et du grand Sherlock.

L’Affaire du chien des Baskerville, par Pierre Bayard. Les Editions de Minuit, 170 p.

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