Témoigner, au risque de sa vie

La liberté de la presse a subi de cruels reculs dans le monde en 2003. Pour les reporters de guerre comme pour les journalistes d’investi- gation, le métier est devenu plus dangereux. Explications

Ils font à ce point partie de nos rendez-vous télévisuels, dans les journaux du soir, qu’on finirait par oublier le danger qu’ils courent souvent quand ils nous montrent les conflits de la planète. Et que dire des photographes et des envoyés spéciaux de la presse écrite, dont le visage est inconnu du public ? L’année dernière, 42 journalistes ont été tués dans le monde dans le cadre de leur travail, soit 17 de plus qu’en 2002. Il n’y en avait plus eu autant depuis neuf ans.

La guerre d’Irak a évidemment pesé lourd dans cette sombre comptabilité : 14 reporters y ont perdu la vie. Mais d’autres sortes de batailles, moins médiatisées, se paient cher elles aussi. Ainsi, aux Philippines, 7 journalistes ont été assassinés parce qu’ils dénonçaient la corruption et les mafias locales. En Colombie,  » l’un des endroits les plus dangereux du monde pour les professionnels de la presse « , selon Reporters sans frontières (RSF), 4 journalistes ont été tués. Ils enquêtaient sur la corruption des élus et leur collusion avec des groupes armés.

Aux morts, ils faut ajouter les 766 reporters interpellés, les 1460 agressés ou menacés et la censure, en forte augmentation, qui a frappé au moins 500 médias. Ce sombre bilan est dressé et commenté par RSF à l’occasion de la 14e Journée internationale de la liberté de la presse, qui se tiendra le 3 mai prochain. Journée d’autocélébration pour une profession qui se glorifie collectivement à bon compte de la souffrance de quelques-uns ? C’est sans doute un peu le cas, comme l’ont déjà souligné les observateurs les plus critiques du monde des médias.  » Mais on peut voir les choses autrement et se réjouir qu’une société s’interroge régulièrement sur l’état de ses droits et libertés. La presse a une responsabilité particulière et sa liberté en conditionne beaucoup d’autres « , plaide Jean-Paul Marthoz, directeur international de l’information de Human Rights Watch. A ce propos, on ne s’étonnera pas de voir l’Europe, y compris ses dix nouveaux membres, occuper la meilleure position,  » à l’exception notable de l’Italie où Berlusconi est une menace pour le pluralisme de la presse « , précise RSF.

Ailleurs, en revanche, les indicateurs sont plus mauvais qu’avant, et le danger plus élevé pour les reporters de guerre. Deux raisons bien différentes l’expliquent : la nature des conflits et… la médiatisation elle-même.  » Aux dangers traditionnels de la guerre s’ajoutent le risque imprévisible des attentats et le perfectionnement des armes contre lesquelles la protection des journalistes ne peut rien « , écrit RSF. De son côté, Jean-Paul Marthoz souligne la multiplication des  » sales guerres « , mettant aux prises des belligérants incontrôlés et non plus seulement deux armées face à face.  » Des conflits en viennent à ne plus être couverts par la presse, comme en Tchétchénie ou dans certains coins d’Afrique, parce qu’ils sont trop dangereux et que les assurances pour les journalistes sont impayables « , explique-t-il. Enfin, la lutte contre le terrorisme qui a suivi le 11 septembre 2001 a servi d’alibi à de nombreux régimes pour limiter la liberté de la presse.

Quant à la médiatisation, elle est devenue en elle-même un enjeu ou une arme dont les pouvoirs ont compris l’intérêt. Grands reporters à L’Express, Marc Epstein et Jean-Paul Guilloteau en ont fait récemment l’expérience au Pakistan où ils furent arrêtés et condamnés avant d’être renvoyés en France.  » Si les choses se sont si mal passées et si elles ont mis si longtemps à se résoudre, explique le premier, je crois que c’est parce que les autorités pakistanaises ont cherché à envoyer un message aux journalistes qui voudraient se rendre dans ce pays, et le message est limpide : certains sujets et certains territoires du pays ne peuvent être couverts, comme les activités des talibans dans la zone frontalière entre le Pakistan et l’Afghanistan.  » Rédacteur en chef du service Monde à L’Express, Alain Louyot, fort de son expérience dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila en 1982, considère que l’accès à ces zones lui serait interdit aujourd’hui.  » Maintenant je n’aurais plus la possibilité d’y entrer tant que les cadavres n’auraient pas été enterrés.  »

On intimide et on brime pour imposer le silence. Ou, tout au contraire, pour forcer l’attention des médias.  » A Sarajevo, se souvient Marc Epstein, un homme dans une voiture du réseau américain NBC a été tué par un sniper parce qu’il était producteur de télé… Alors la télévision américaine a parlé de ce conflit. En termes purement médiatiques, c’est plus payant de s’en prendre à un journaliste qu’à une grand-mère.  »

Paradoxalement, les  » risques du métier  » viennent aussi de l’intérieur même de la profession, parce qu’il faut mettre en scène les événements, les filmer au plus près, assurer des directs. Claude Moisy, membre du conseil administratif de RSF, le souligne :  » Il y a un facteur de dangerosité pour les journalistes : l’obsession de vouloir être là où il se passe des choses pour pouvoir les filmer et pour les transmettre immédiatement avec les nouvelles technologies de l’info.  » De plus, l’augmentation du nombre de chaînes et l’avènement de télévisions comme Al-Jazira accroissent la concurrence, et, avec elle, les dangers.  »

Jusqu’où prendre les risques ? Chaque rédaction a sa réponse, quelque part entre la pression économique du système et l’impérieux devoir de montrer pour comprendre.

Jean-François Dumont, avec Hélène Kiremidjian

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