Tant pis pour Dostoïevski

Publié aujourd’hui en français, Le Cap des tempêtes ( Mys Bour, en russe) n’est pas à proprement parler une découverte récente ni un inédit de Nina Berberova – sa bibliographie en témoigne -; mais l’éditeur nous apprend que la romancière avait rangé ce texte, daté de 1948-1950 et soudain réapparu, parmi ceux à ne traduire qu’après sa mort. Les raisons de cette réserve, peut-être liées à des éléments de nature personnelle, semblent d’autant plus énigmatiques que ce roman d’une rare vigueur, conçu en plein coeur du XXe siècle, offre une réflexion multiple sur le sens de la vie, mais aussi sur l’évolution des idées et sur les mutations et dérives du monde jeté dans les convulsions politiques et autres de l’entre-deux-guerres.

C’est dans le miroir d’une famille plurielle d’émigrés russes en France que se développe cette réflexion existentielle et que l’époque se vit, se regarde et se juge. Trois soeurs – ou plutôt demi-soeurs – vivent sous le toit de Tiaguine, leur père commun, et de sa deuxième épouse. Il y a Dacha, l’aînée, Sonia, fille du second mariage, et Zaï, fille d’une actrice française suicidée en Russie après avoir été séduite et abandonnée par Tiaguine. Un autre drame, d’une violence exacerbée par la concision du récit, ouvre le roman: sous les yeux de Dacha, alors âgée de 15 ans, le viol et le massacre de sa mère par les révolutionnaires rouges (mis ensuite sur le dos des Blancs). Plus tard, les trois soeurs réunies à Paris cherchent chacune leur voie, tourmentées par le flux de leurs aspirations et de leurs contradictions dont témoignent aussi les extraits du cahier de Sonia glissés dans le récit. Difficile de ne pas penser que les doutes et interrogations qui s’expriment par les trois voix à la fois conjuguées et discordantes sont aussi ceux qui ont hanté la jeunesse de Nina Berberova. Comment parvenir à se réaliser vraiment? Par la recherche opiniâtre du bonheur « stable et pérenne » (« pas le calme, ni la liberté, mais le bonheur »), professée par Dacha, qui renonce même à certains pouvoirs spéciaux de guérisseuse découverts en elle, pour s’arrêter ainsi au bord de gouffres inquiétants, d’où elle ne veut contempler et écouter que l’harmonie du monde, fût-ce en se bouchant les yeux et les oreilles. Par l’intransigeance de Sonia, l’intellectuelle rebelle qui, elle, ouvre grands les yeux sur la bassesse et la contingence de ce monde, qui se refuse à s’y fondre tout en méprisant « celles qui ne vont pas chercher la tempête », et qui n’entrevoit d’autre véritable absolu que la mort. Ou par cette « libération » que Zaï cherche éperdument, qu’un faux-semblant d’amour ne lui apportera pas, mais qu’elle croira trouver dans la découverte de la littérature avant qu’une gifle majuscule – le suicide de Sonia – ne la renvoie au « tremblement » auquel elle se dit vouée et hors de quoi « le reste n’a été qu’illusion ». Vivre, serait-ce donc choisir entre l’indifférence, l’épouvante et la mort? Bien entendu, si c’est vraiment la question à se poser, elle procède aussi du contexte calamiteux de cette époque marquée par la Première Guerre, par la révolution bolchevique et par la perspective d’une autre guerre dont l’ombre se fait de plus en plus menaçante.

On retrouve dans ce roman toute la finesse d’analyse de Berberova et ce foisonnement de pensées « à la russe » qui accepte et cajole les sincérités sauvages et trouve plus de nourriture et de consolation – fussent-elles amères – dans la nue contradiction des êtres que dans la logique des concepts. Mais le « cap des tempêtes » que tentent de doubler les trois soeurs dans leur vie personnelle, c’est aussi ce siècle en marche et le passage des anciennes valeurs – fausses ou vraies – à des horizons nouveaux qui peuvent incarner l’espoir ou susciter la méfiance ou la crainte, mais dont il est nécessaire de tenir compte. On n’oublie pas que, sur le plan littéraire, la jeune Berberova fit partie des acméistes, ce mouvement russe (auquel appartinrent notamment Akhmatova et Mandelstam) qui prônait la clarté, la clairvoyance et préfigurait le futurisme. On ne peut douter que la plume de Sonia soit bien la sienne lorsque, dans le cahier, elle s’en prend à Dostoïevski. Il sut admirablement sonder son époque et l’âme de ses contemporains, mais sans pressentir l’avenir de l’humain, comme d’autres, moins connus, voire rejetés, l’ont pu faire alors qu' » un fossé d’un demi-siècle, voire d’un siècle, les séparait des autres hommes, qu’à travers eux le monde plongeait dans l’impudeur, l’intrépidité, s’affranchissait des mentalités d’esclave, revendiquait la liberté de disposer de son destin, que l’homme nouveau arrivait. » Cet homme, ajoute Sonia: « Dostoïevski ne le distinguait pas dans la foule. Tant pis pour Dostoïevski. »

S’il paraît donc clair que Berberova instille une grande part de ses propres réflexions dans le cahier de Sonia, et particulièrement à propos de l’état de l’humanité, de son évolution en cours et de son avenir, il est troublant de constater que c’est précisément Sonia qui choisira la mort, emportée dans le gouffre d’une déception globale etsans appel, dont les objets sont aussi bien elle-même que l’amour – un moment entrevu – ou encore les fausses promesses de « l’homme nouveau ». Serait-ce pour excès de pessimisme que l’auteur de L’Accompagnatrice a jugé bon de marquer une certaine distance vis-à-vis de ce texte qui apparaît pourtant comme une part importante et nécessaire de son oeuvre?

Le Cap des tempêtes , par Nina Berberova. Traduit du russe par Luba Jurgenson. Actes Sud, 426 p.

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