Tahrir, où souffle encore le vent de la révolution

Les Egyptiens sont retournés place Tahrir pour forcer la junte au pouvoir à juger sans tarder Moubarak et ses fils. Entre révolution et élections, rencontre avec des figures de la révolution égyptienne et des Belges du Caire.

Un brin nostalgique, Ghada Shahbender ? Cette dirigeante de la plus ancienne association égyptienne de défense des droits de l’homme s’amuse à nous faire écouter la sonnerie très particulière de son téléphone portable, enregistrement d’un temps fort de la  » révolution du Nil « .  » Vous reconnaissez cela ? C’est la foule qui chante en ch£ur « Hosni est devenu fou ! », le 30 janvier, sur la place Tahrir, survolée quelques instants plus tôt par les chasseurs F-16 de Moubarak. « 

L’Egyptienne ne cache pas son émotion quand elle reparle du soulèvement contre l’ancien président :  » Nous occupions la place depuis cinq jours. Cette chanson a uni toutes les classes sociales. Elle a permis d’exorciser la peur ressentie lors du passage des avions. C’était un moment presque irréel. « 

Les souvenirs du soulèvement

Nettoyée par les manifestants après la chute du président, le 11 février, la place Tahrir, épicentre du soulèvement, a retrouvé sa circulation infernale habituelle. Sur les trottoirs, des vendeurs proposent des  » souvenirs  » de la révolution : autocollants et plaques auto du  » 25-Janvier « , premier jour des manifestations ; brochures et posters avec la caricature du raïs déchu…

Retour à la normale, en attendant des élections législatives de septembre ? Pas vraiment. Chaque vendredi ou presque, les chebab (jeunes) reprennent leurs protestations sur la place emblématique. Ce 27 mai encore, plus de dix mille manifestants, rassemblés autour du thème d’une  » deuxième révolution « , y accusaient l’armée d’indulgence dans les poursuites contre Moubarak et réclamaient une accélération des réformes et la fin de l’impunité pour les piliers de l’ancien régime.

 » Le chemin vers la démocratie sera long, mais le processus est en marche « , tempère Mona Seif, 25 ans, chercheuse en biologie à l’université du Caire. La jeune fille s’est rendue célèbre en Egypte et à l’étranger par ses tweets bien informés sur la révolte de janvier-février et la répression. Elle se définit comme une  » militante de longue date, devenue journaliste citoyenne « . Son compte Twitter, suivi par plus de 12 000 personnes, est considéré comme une source précieuse d’infos sur l’armée. Elle participe aussi à la campagne contre les procès militaires intentés aux civils.  » Des dizaines de contestataires, arrêtés en mars et en avril, ont été condamnés à de lourdes peines de prison par les tribunaux militaires, dénonce la cyberactiviste. Certains, au sein de l’armée, n’ont pas renoncé aux méthodes répressives d’avant la révolution.  »

Les rumeurs sur le jeu trouble de la junte au pouvoir se répandent d’autant plus vite que celle-ci communique peu et mal. Néanmoins, sous la pression de la rue, les autorités ont donné leur feu vert pour que Moubarak et ses deux fils soient jugés. Ils sont accusés de corruption, de dilapidation de fonds publics et de  » meurtre avec préméditation  » pour avoir donné l’ordre de tirer sur les manifestants pendant le soulèvement (la répression a fait 846 morts, selon les chiffres officiels).

Moubarak, 83 ans, est hospitalisé à Charm el-Cheikh, sur la côte du Sinaï. Officiellement, son état de santé ne permettrait pas son transfert vers la prison de Tora, près du Caire, où Alaa et Gamal, ses fils, sont incarcérés avec des caciques de l’ancien régime. La libération de Suzanne Moubarak, l’épouse de l’ex-autocrate, et des informations selon lesquelles le Conseil suprême des forces armées avait l’intention d’amnistier son mari en échange de ses excuses publiques et de la restitution de ses avoirs à l’Etat ont indigné de nombreux Egyptiens, qui ont appelé à un nouveau  » vendredi de la colère « , manifestation dont se sont dissociés les Frères musulmans.

Une révolution inachevée

 » La ferveur demeure, mais la révolution reste inachevée et il y a toujours un risque qu’elle nous soit volée « , assure l’acteur et producteur anglo-égyptien Khalid Abdalla, lui aussi très présent place Tahrir.  » Il aurait fallu s’atteler à la rédaction d’une nouvelle Constitution, mais les Frères musulmans et l’ancien parti au pouvoir ont opté pour des amendements au texte en vigueur, ratifiés dans l’urgence. Ce rafistolage laisse un système politique foncièrement néfaste, sans forte séparation des pouvoirs « , ajoute le jeune homme, figure bien connue depuis son rôle de pilote et chef d’Al-Qaeda dans le film United 93 (2006). Il a aussi tenu le rôle principal dans Les Cerfs-volants de Kaboul (2007) et a été le partenaire de Matt Damon dans Green Zone (2010).

La nébuleuse des  » jeunes de la révolution  » déplore aussi la décision de tenir les élections parlementaires dès septembre. Ce délai laisse peu de temps aux formations naissantes (le Parti des Egyptiens libres, du milliardaire Naguib Sawiris), rajeunies (les partis laïques historiques, comme le Wafd) ou ressuscitées (le Nouveau Parti National, successeur du PND de Moubarak) pour se structurer sur le terrain. En revanche, les Frères musulmans ont déjà solidement implanté leur émanation politique, le Parti de la liberté et de la justice (PJD). La confrérie ne présentera pas de candidat à la présidentielle, prévue en octobre ou novembre (pour laquelle le réformateur modéré Amr Moussa part favori), mais entend briguer 50 % des sièges du Parlement, au lieu des 30 % évoqués en février.

Quel score pour les Frères ?

 » L’ampleur de la victoire électorale des Frères dépendra de leur capacité à surmonter leurs divisions, estime un diplomate belge en poste au Caire. La jeune génération, qui a rejoint le combat pour la démocratie, ne partage pas les idéaux de la direction ultraconservatrice.  » Le pays compterait néanmoins, selon un cadre belge d’une entreprise belgo-égyptienne de travaux publics, quelque 85 % de musulmans pieux, fiers de leur religion.  » Pour beaucoup, remarque-t-il, l’islam doit jouer un rôle majeur dans la vie publique, seule façon de rompre avec la corruption, les escroqueries et les pillages du règne de Moubarak. Mais tous ne voteront pas PJD. « 

Les Egyptiens se disent surtout préoccupés par l’insécurité, les tensions confessionnelles et la crise économique. Le 13 mai, une manifestation clamait, place Tahrir, l’  » unité nationale  » entre musulmans et coptes. Le 1er mai, des milliers de travailleurs avaient envahi la même place pour réclamer la  » justice sociale « , plus précisément la mise en place d’un salaire minimum de 1 500 livres égyptiennes (170 euros).  » Employés et ouvriers réclament les dividendes de la révolution « , note le cadre belge. Un gestionnaire belge d’hôtels situés sur la côte égyptienne confiait, peu après la fin du soulèvement, qu’il lui fallait désormais palabrer plus d’une heure par jour avec ses employés : ils réclamaient des augmentations et exigeaient être associés aux décisions de la direction.

Chômage et écarts de salaires

 » Il y a surtout une remise en cause des énormes écarts de salaires, remarque Amr El Ezabi, président de l’Autorité touristique égyptienne. Les bas salaires ont été augmentés dans la fonction publique, mais, en principe, la productivité doit suivre.  » Dans le même temps, le chômage est en forte hausse (12 % au 1er trimestre, contre 9 % au dernier trimestre 2010). En cause : le coup de frein économique suite au soulèvement et aux grèves, les licenciements massifs dans le secteur du tourisme (46 % de touristes en moins au 1er trimestre) et le retour au pays de milliers de travailleurs fuyant les combats en Libye. L’Egypte demande de 10 à 12 milliards de dollars pour tenir jusqu’à la mi-2012, appel entendu au sommet de Deauville, où le G8 a promis de soutenir les économies égyptienne et tunisienne. Objectif : éviter un nouveau ralentissement économique qui ferait tomber le vent de la démocratie.

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL OLIVIER ROGEAU; O.R.

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