Sus aux beautés voraces

Venues parfois de très loin, de nouvelles espèces animales et végétales envahissent brutalement notre environnement. Le monde scientifique ne veut plus se contenter d’étudier leur progression : il tire la sonnette d’alarme sur les dégâts occasionnés. Pour certaines espèces, il est déjà trop tard. Pour d’autres, on peut encore limiter la casse. Mais il y a urgence

(1) Deux journées d’étude et d’échange sont organisées sur ce thème, à Bruxelles, les 9 et 10 mars. Infos : www.biodiversity.be/invasions.

(2) Le Service public fédéral s’apprête à distribuer 30 000 livrets explicatifs, destinés au grand public, sur les espèces invasives.

C’est l’histoire d’un fratricide. D’une succession de meurtres à petit feu, dont les auteurs ne doivent même pas se cacher, tant leur beauté insolente leur sert d’alibi imparable. Leur nom : les coccinelles asiatiques. Introduites chez nous, il y a dix ans, pour lutter contre les pucerons dans les serres, les Harmonia axyridis – leur nom latin – ont rapidement quitté les cultures biologiques et, depuis quelques années, déciment leurs cousines indigènes. Voraces, elles ne laissent rien dans leur sillage, au point que les biologistes s’inquiètent de l’avenir d’autres espèces d’insectes, parfois bien utiles à l’agriculture ou à la nature.

L’arrivée de ces belles gourmandes, reconnaissables à leur grande taille, pourrait provoquer un haussement d’épaules. Erreur. Ces coccinelles ne se contentent pas de provoquer des réactions allergiques encore mal connues. Parties de Flandre et d’Allemagne, elles commencent aujourd’hui à coloniser les régions viticoles alsaciennes et champenoises. Peu avant l’automne, saisies d’un irrésistible besoin de sucre, elles se rassemblent dans les grappes de raisins. Certaines d’entre elles seront récoltées et broyées avec les fruits, libérant des molécules toxiques (alcaloïdes) capables de gâter la qualité du vin. Gare aux grands crus !

De telles histoires ne sont pas isolées. L’évolution récente du règne végétal montre qu’un phénomène insidieux, devenu ici et là incontrôlable, se développe à large échelle. Apparue à Bruxelles avant la Seconde Guerre mondiale, la berce du Caucase, une plante ornée de grandes ombelles blanches, a profité des voies de chemin de fer pour s’implanter aux quatre coins du pays, et jusqu’en haute Ardenne. Du haut de ses trois à quatre mètres (!), ce géant végétal élimine toute végétation à ses pieds et constitue un danger pour la santé publique : en présence du soleil, ses feuilles et ses tiges, si tentantes pour les enfants, peuvent causer de douloureuses brûlures dès qu’elles entrent en contact avec la peau. Chez nous, à part les botanistes et quelques médecins urgentistes avertis, peu de gens connaissent la malfaisante. Mais cela risque de ne plus durer : en République tchèque, la redoutable colonisatrice s’étend désormais sur des hectares entiers, au point qu’elle forme de nouveaux déserts biologiques, visibles depuis les satellites !

La progression de ces espèces peut s’avérer étonnante.  » Souvent, les plantes nouvellement introduites chez nous vont  » sommeiller  » pendant de longues années et se contenter d’une implantation limitée à quelques zones réduites, explique Etienne Branquart, animateur du forum sur les espèces envahissantes à la plate-forme belge pour la biodiversité. Puis, soudain, après parfois des décennies, on assiste à une véritable explosion démographique.  » Autre particularité : profitant de milieux perturbés lors de leur installation (friches, terrains vagues, voies de communication…), elles font la preuve, lors de la phase d’invasion, d’un véritable esprit de conquête territoriale. Elles étouffent la végétation environnante, bouleversent l’équilibre chimique des sols et finissent par alimenter un cercle vicieux parfait : lorsque la plante fane en fin de saison, la décomposition de ses parties mortes entraîne l’enrichissement du sol, ce qui favorise la colonisation par d’autres plantes de la même espèce. Ainsi, la renouée du Japon, après avoir colonisé pendant cinquante ans des dizaines de kilomètres de cours d’eau, produit aujourd’hui, en Belgique, entre 25 et 30 tonnes de biomasse par hectare, pas loin du double d’un champ de maïs pour bétail !

Soyons de bon compte. L’histoire de ces espèces exotiques envahissantes n’est pas totalement neuve. L’arrivée du mildiou de la pomme de terre et du phylloxéra de la vigne provoqua, dans la seconde moitié du xixe siècle, des crises agricoles et des famines sans précédent en Europe. L’introduction délibérée de la perche du Nil dans le lac Victoria (Afrique équatoriale), en 1960, entraîna un véritable désastre écologique et social, perturbant en profondeur la pêche traditionnelle et alimentant des trafics de toutes sortes. Plus près de nous, depuis son introduction accidentelle en mer Méditerranée, en 1984, la caulerpe, une algue tropicale, met à mal toute la biodiversité des fonds marins de cet énorme bassin.

Mais ce qui est neuf, c’est qu’on semble assister aujourd’hui aux prémices d’un emballement général du phénomène, dans lequel le réchauffement du climat pourrait jouer un rôle clé. Si le moustique tigré d’Asie, vecteur de plusieurs maladies virales comme la fièvre du Nil, la fièvre jaune et diverses encéphalites, s’observe dorénavant à New York et, ponctuellement, jusqu’en Normandie et en Belgique, c’est probablement à la faveur d’une série de facteurs artificiels, parmi lesquels l’accroissement des transports à travers le monde et la lente hausse des températures liée aux activités humaines. Les scientifiques constatent, par ailleurs, un processus d’  » homogénéisation biotique  » : à cause de la mondialisation croissante des échanges, les mêmes espèces deviennent dominantes un peu partout dans le monde, compromettant le fonctionnement d’écosystèmes vitaux pour l’homme et entraînant des problèmes économiques importants. Selon une étude de l’université de Cornell (Etats-Unis), portant sur les cinq continents, le coût économique et environnemental des invasions biologiques serait de 240 euros par an et par habitant. Il grèverait l’économie mondiale de 5 % de ses recettes. Enorme.

Que faire ? En apparence, le monde politique a pris la mesure de la gravité du problème. Dès 1992, la convention sur la biodiversité, signée à Rio de Janeiro (Brésil), reconnaissait que les espèces invasives constituent la deuxième cause d’extinction des espèces à travers le monde, après la fragmentation des habitats. Las ! Cette convention comme, au niveau européen, celle de Berne ne sont pas des outils juridiques contraignants.  » Elles suggèrent tout au plus aux Etats d’éviter et d’éradiquer localement les espèces les plus dommageables sur la base de listes noires et de plans d’action, explique Etienne Branquart. Mais, à l’inverse du protocole de Kyoto ou des directives européennes sur Natura 2000, elles n’imposent rien.  » La Belgique ne fait guère exception à cette impuissance : dès lors qu’une espèce est introduite à des fins agricoles ou forestières, son importation est libre et son utilisation ne peut être freinée. Ce vide législatif a permis à la coccinelle asiatique de faire librement son entrée dans les serres de notre pays et, ensuite, de s’installer à peu près partout, échappant à tout contrôle agricole ou scientifique.

Des listes noires ? Les premières circulent en Europe depuis l’année dernière. Dans quelques jours (1), le monde scientifique belge, les gestionnaires et les décideurs se réuniront sur ce thème, à Bruxelles, pour les commenter et les diffuser. Des experts des pays voisins seront également invités à faire part de leur expérience de lutte contre les envahisseurs. Ce combat repose sur un grand principe : prévenir, plutôt que guérir. Evident ? Pas simple, en pratique. Ainsi, dès la fin des années 1980, on savait que la coccinelle asiatique posait de sérieux problèmes aux Etats-Unis et au Canada. Pourtant, en Europe, on s’est empressé, avec un brin d’inconscience, d’utiliser la même espèce dans les cultures sous serre et dans les vergers, au lieu d’utiliser des agents de lutte biologique de chez nous, efficaces mais plus coûteux.

L’adoption de législations plus contraignantes semble inéluctable : interdiction d’importation lorsque l’espèce figure sur la liste noire, obligation de respecter une procédure d’agréation stricte avec évaluation des risques (comme pour les produits phytopharmaceutiques ou les OGM), intégration du principe  » pollueur payeur « , etc. Une épine dans le pied des pépiniéristes, horticulteurs et autres aménageurs de jardins ? Voire.  » Selon des recherches britanniques, sur 1 000 espèces exotiques introduites en Grande-Bretagne et à Hawaii, 10 à peine sont naturalisées, c’est-à-dire qu’elles se maintiennent dans leur nouvel environnement et s’y reproduisent, rassure Branquart. Mais une seule pose un vrai problème écologique.  » Les réglementations, néanmoins, ne résoudront pas tout. En 1990, lorsque l’importation de la tortue à joues rouges, originaire de Floride, a été interdite en Belgique (relâchée dans la nature, elle grandit et devient extrêmement vorace, allant jusqu’à dévorer des poussins), les commerçants d’animaux se sont repliés sur l’importation et la vente d’une sous-espèce voisine, tout aussi prédatrice que sa cousine.

La nécessité de limiter certaines espèces invasives, mais aussi la façon d’y arriver susciteront encore de beaux débats. Ainsi, la toute récente décision du gouvernement wallon d’inscrire la bernache du Canada (une grande oie au cou noir et blanc) sur la liste des espèces chassables, dès l’automne prochain, ne fait pas l’unanimité. A Gand, où un programme d’euthanasie de ces beaux oiseaux a commencé dès 2001, les agents descendus sur le terrain pour les capturer se sont fait traiter d’assassins par les badauds. Il a fallu une vaste campagne de presse pour informer le public de l’eutrophisation des plans d’eau locaux, de la présence inquiétante de germes fécaux amenés par ces oies et de la nécessité de suspendre les activités touristiques. Monsieur Tout-le-monde, à qui l’on répète depuis vingt ans que la biodiversité s’appauvrit, comprendra-t-il qu’il faut parfois passer par la limitation, voire l’éradication de certaines espèces exotiques, souvent très belles mais envahissantes, pour protéger des espèces locales, parfois moins séduisantes, mais partie intégrante du patrimoine local et adaptées à celui-ci ? (2). Même parmi les scientifiques et les gestionnaires du milieu naturel, le débat s’avère difficile. Ainsi, pour lutter contre les pratiques anarchiques d’exploitation du teck (une essence exotique très prisée en Europe) dans les forêts tropicales, certains forestiers proposent de favoriser chez nous un arbre aux qualités techniques comparables, le robinier faux acacia, importé d’Amérique du Nord au xviie siècle. Pour le moment, le robinier se tient tranquille, chez nous. Mais, en Europe centrale et méditerranéenne, il échappe souvent au contrôle des forestiers. La  » nature  » s’avère décidément bien complexe.

Ph.L.

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