Stephen Hawking, sold out!

Très amoindri par la maladie (il ne parle plus ni ne bouge), le physicien britannique donne une méga-conférence au Heysel, en compagnie de son compatriote Harry Kroto, prix Nobel de chimie. Mais le public vient-il uniquement par amour des sciences ?

L’annonce de la venue à Bruxelles, ce 20 mai, du très médiatique Stephen Hawking, 65 ans, grand théoricien britannique des trous noirs, s’est répandue comme une traînée de poudre. En cinq jours, les 1 860 places de l’auditoire 2000, que les Instituts internationaux Solvay, initiateurs de l’événement, ont réservées au Heysel, ont toutes été distribuées (gratuitement) aux amateurs de cosmologie (1).  » Des écoliers aux pensionnés, les gens ont répondu en masse. Même la liste d’attente est complète « , assure une organisatrice. Pourtant, la conférence de 60 minutes risque bien de dépasser beaucoup de jeunes auditeurs. En dépit du talent de vulgarisateur hors pair du savant, sonder  » l’origine de l’Univers  » (tel est le titre de son exposé) fait appel à des notions scientifiques qui sont loin d’être simplettes. On va évidemment parler protons, neutrons et photons. Et sans aucun doute aussi, gravitation et espace-temps. Qui plus est, en anglais – une traduction simultanée est assurée. Bien évidemment, l’orateur n’est plus à même de préciser sa pensée de vive voix. Atteint depuis ses vingt et un ans de sclérose latérale amyotrophique (maladie de Charcot), une affection grave du système nerveux central qui provoque progressivement des paralysies, Stephen Hawking est en effet complètement immobile, des pieds à la tête. Couplé à sa chaise roulante, un système informatique sophis- tiqué lui permet néanmoins de communiquer par un mouvement imperceptible de la joue droite. Il peut ainsi  » parler  » grâce à un synthétiseur vocal (qui a l’accent américain !), mais aussi composer des textes, naviguer sur le Net et, chez lui, commander l’ouverture des portes…  » Tout son exposé est préenregistré en PowerPoint, détaille Marc Henneaux, directeur des Instituts Solvay. Hawking fait dérouler le son, et son assistant, les projections associées.  » Enfin, vu la difficulté d’échanger avec le savant, aucune séance de questions- réponses n’est prévue.

Alors, qu’est-ce qui pousse le public à venir écouter ce spécialiste lourdement appareillé, dont la prestation risque bien de s’apparenter à de la figuration ? Tout aussi étonnante que les théories qu’il développe depuis quarante ans, la vie de Hawking reste extrêmement médiatisée, surtout dans le monde anglo-saxon. En Grande-Bretagne, les lecteurs de journaux savent tout, ou presque, de ses unions successives – jusqu’à sa réconciliation, il y a quelques jours, avec sa première épouse Jane, dont il eut trois enfants. En outre, la volonté de Hawking de mettre ses propres travaux à la portée du commun des mortels l’a conduit à populariser ses découvertes, via plusieurs ouvrages. Le premier, Une brève histoire du temps, paru en 1988, a battu le record de présence dans le classement du Sunday Times – 237 semaines d’affilée. Trous noirs et bébés univers (1993), L’Univers dans une coquille de noix (2001) et Une plus brève histoire du temps (2005), tous des best-sellers, ont fini par le rendre mondialement célèbre. Car les sujets qu’il traite sont de ceux qui, inspirant les romans de science-fiction, font éminemment fantasmer. Hawking est apparu souvent dans des shows télévisés ; il a joué son propre rôle dans un épisode de Star Trek et dans trois autres des Simpsons… Enfin, son sens de l’humour lui a acquis un public très vaste, tout en rendant ce dernier plus réceptif à des énigmes scientifiques qui restent évidemment très complexes. Partout, le désir de voir le  » phénomène  » suscite l’enthousiasme des foules.

Pour éviter de n’attirer que des voyeurs, et aussi parce que les Instituts Solvay souhaitent  » par tradition, promouvoir la chimie autant que la physique « , les organisateurs ont également invité un deuxième orateur, qu’il serait dommage de manquer. Car sir Harold Kroto, prix Nobel de chimie 2006, est un communicateur-né, connu pour truffer ses exposés d’anecdotes et de jeux de mots – reste à voir s’ils passent aussi bien en français. Après la découverte de la molécule composée exclusivement de 60 atomes de carbone (le buckminsterfullerène), qui lui valut la plus grande reconnaissance de ses pairs, ce Bri- tannique d’origine modeste, né en 1939 de parents berlinois réfugiés à Bolton (Lancashire), a fondé le Vega Science Trust (www.ve ga.org.uk), une association qui tourne et diffuse des films scientifiques de très haute qualité pédagogique. Passionné de graphisme, Kroto parlera d' » Architecture dans le nanospace « , un thème qui devrait le situer à l’extrême opposé, sur l’échelle de l’Univers, de son collègue Hawking. De l’infiniment grand à l’infiniment petit…  » L’association de ces deux conférenciers est assez étrange, admet Réginald Colin, professeur de chimie de l’ULB. Mais ce qui les rapproche certainement, ce sont leurs très grands talents de vulgarisation.  » Comme à son habitude, Kroto devrait débuter sa présentation par une blague. Celle de l’âne ? C’est l’histoire d’un homme qui achète un bourricot pour 500 dollars, via Internet. Une fois la somme payée, on lui livre une bête… morte.  » Ça ne fait rien « , dit-il en acceptant la dépouille. Le lendemain, il met en vente des tickets de loterie, dont le premier prix est un âne. Il écoule 500 tickets à 10 dollars, puis attribue l’âne (mort) à un vainqueur… qu’il rembourse immédiatement en s’excusant… Comment Kroto rattache-t-il une telle ineptie – qui tire son absurdité, explique-t-il, de l’application de la fraude planifiée de type Enron – à la science, c’est là son secret d’orateur.  » Mais il arrive toujours à faire remarquablement passer la chimie « , assure Colin.

Hawking, lui, voguera vraisemblablement dans d’autres sphères. Sans doute à la recherche désespérée du boson de Higgs, Englert et Brout, cette particule élémentaire dont les physiciens peinent à démontrer une existence autre que théorique. Cette petite chose de rien du tout est pourtant liée à la grande affaire du big bang. Quelques millionièmes de seconde après l’explosion initiatrice de l’Univers,  » quelque chose  » s’est associé à l’énergie pour constituer la matière. On pense qu’il pourrait s’agir du fameux boson. Que les physiciens souhaitent tenter d’engendrer en provoquant des chocs de protons, dans des engins appelés accélérateurs de particules. Le souci, c’est que ces collisions, telles celles prévues au laboratoire européen pour la recherche nucléaire (le Cern, à la frontière franco-suisse), l’an prochain, pourraient créer des micro-trous noirs, ces grands méchants machins qui avalent tout, même ce qui n’a pas de masse, donc aussi la lumière – c’est pourquoi on les dit  » noirs « . Peut-on imaginer que ces trous noirs gobent l’installation scientifique, puis la ville de Genève, puis la planète tout entière ? Hawking a promis que non. Qu’il n’y aurait pas de danger. Et on aimerait vraiment, vraiment qu’il ait raison.

Le 20 mai au Heysel (complet). La prochaine conférence gratuite des Instituts Solvay aura lieu le 2 décembre 2007, au Studio Flagey (Bruxelles). Jean-Marie Lehn, prix Nobel de chimie 1987, y traitera  » De la matière à la vie « . Rens. : www.solvayinstitutes.be.

Valérie Colin

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