Sous les draps

Avec Pas ce soir, chérie ?, l’ULB conte deux siècles de plaisirs et de désirs, entre bonheurs et douleurs. Un tableau de l’hétérosexualité conjugale silencieuse,  » sans histoire « … Mais pas sans surprises !

Ce corps-à-corps sanglant, ces feulements sauvages… Adélaïde est encore sous le choc. Rodolphe, grand dieu, Rodolphe, son fiancé si distingué, s’est transformé en bête en rut la nuit de leurs noces. Sans doute le garçon avait-il fait ses armes auprès de quelque grisette. Mais pour Adélaïde, née en 1868, le vécu de cette première fois restera à jamais cauchemardesque. Ignorante des  » choses « , et jusqu’aux contours de cette zone comprise entre son nombril et ses genoux, elle est cette oie blanche notre aïeule, que l’urbanisation et la morale ont privée du spectacle instructif de la copulation animale. Elle est aussi la toute première  » héroïne  » d’une exposition que l’ULB consacre à l’histoire de la sexualité occidentale. Pas ce soir, chéri(e) ?, au titre plus racoleur que le propos, débute par la pénétration (si l’on ose) de l’intimité de plusieurs couples hétérosexuels fictifs, de la Belle Epoque à nos jours. Le récit de leurs aléas amoureux permet de questionner les innombrables pratiques que l’Eglise, la médecine et le droit n’ont eu de cesse de canaliser durant les deux siècles écoulés.

La matière est abondante, et l’entreprise, académique. Sans recourir aux trucs de la muséologie moderne, de simples panneaux ou quelques objets rares décrivent l’évolution du carcan des prescrits sociaux et de leur corollaire, l’éternelle et forte capacité des individus à les contourner.

Comme l’enfer des bibliothèques, l’expo déroule un espace à part, qui contient des infos un peu plus hard – pas de quoi fouetter un ado de 2010, toutefois. C’est là que, susurrée depuis un confessionnal reconstitué, s’élève la voix faussement détachée d’un curé :  » Avez-vous recueilli l’écoulement de la semence ? Combien de fois ? Et depuis combien de temps ?…  » Ce fond sonore accompagne le récit du grand péché de toujours, celui qui, juste après  » mastroquet « , dans le Grand Dictionnaire Larousse du xixe siècle, couvre cinq colonnes de texte serré : la masturbation. Attention, danger ! Comme le montre la photo, datée de 1887, d’un  » héréditaire dégénéré  » (un pauvre zig qui n’avait sans doute pas mangé souvent à sa faim), l’onaniste court des risques effroyables :  » Les yeux se cernent et s’excavent, l’estomac se fatigue « … jusqu’à la mort. Pour contrer cette  » perversion  » qui menacerait l’humanité, les médecins d’alors mettent au point de sympathiques pyjamas à poignets cousus, et des sortes d’étui pénien, modèle guerrier papou avec piques en prime. Ainsi qu’un concept, l’hystérie, maladie aux causes et symptômes extensibles, assez commode pour stigmatiser les femmes dont la sensualité s’écarte des canons de l’époque. Question : l’hystérie est-elle causée par trop ou trop peu d’activité sexuelle ? Les savants, qui en débattent, recommandent la pratique de l’équitation, de la balancelle ou… du mari. Beaucoup ne jurent que par les massages gynécologiques, administrés couramment, au xixe siècle, par des infirmières qualifiées – une heure de boulot par patiente, quand même. Jusqu’à l’invention (américaine) du vibromasseur, petit engin qui permit un gain de temps appréciable : désormais, en dix minutes, l’affaire était faite…

ULB, hall des marbres, jusqu’au 30 mai. Avec  » réserve  » pour les visiteurs de moins de 16 ans. Info au 02 650 47 35 ou sur www.expopascesoir.be

Valérie Colin

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