Six de cour

Baptiste Liger

Comment choisir parmi les 646 romans français et étrangers publiés d’ici à octobre ? En se fiant à la subjectivité de chacun. C’est la méthode retenue par la rédaction du Vif/L’Express. Résultat : un sixté gagnant pour tous les goûts.

1. Conquistador de la vaccine

La conquête de l’Indochine fut une grande affaire médicale. En 1866, l’explorateur Francis Garnier ne remontait-il pas le Mékong en compagnie du Dr Thorel, pionnier de ces toubibs émoustillés par la naissance de la bactériologie et avides de percer les secrets de la  » médecine des pays chauds  » ? L’Institut Pasteur, repaire d’esprits brillants, ne fut pas en reste pour fournir son lot de  » conquistadors de la vaccine  » à l’aventure coloniale. Alexandre Yersin (1863-1943), né suisse à Morges, mort français à Nha Trang (Vietnam) sous occupation japonaise, découvreur du bacille de la peste lors de l’épidémie de Hongkong de 1894, en est le prototype. Ce Livingstone en blouse blanche, ce Rimbaud fétichiste du Carl Zeiss (microscope le plus perfectionné d’alors) est le démiurge du roman envoûtant de Patrick Deville, Peste & choléra.

Découvreur infatigable (le Coca-Cola, c’est lui, l’instrument de mesure de la gomme du latex, c’est encore lui), explorateur boulimique (avec une inclination pour les montagnes des tribus moï), Dr Schweitzer effacé prodiguant des soins gratuits, bactériologiste intermittent et génial : aucun CV ne pourrait résumer les prouesses de Yersin, cet exilé volontaire et insatisfait, toujours entouré, mais désespérément seul.

Ce personnage à la Conrad ne pouvait que fasciner Patrick Deville, voyageur impénitent, greffier scrupuleux du passé colonial, justicier en quête de héros méconnus, qui, hier, se penchait sur William Walker, cet aventurier américain devenu président du Nicaragua (Pura Vida) ; sur Henri Mouhot, naturaliste redécouvreur involontaire d’Angkor (Kampuchéa) et sur Brazza, le père du Congo (Equatoria).

Tous ces êtres d’exception ont en commun d’être à la croisée des XIXe et XXe siècles, époque baroque où l’Europe prétendait gouverner le monde, tant l’avenir semblait radieux et le progrès, indémodable. Mais la Grande Guerre brisera ces illusions, et, vingt ans plus tard, il faudra choisir entre la peste et le choléra.

Patrick Deville domine son sujet. De la topographie de la côte d’Annam aux archives de l’Institut Pasteur, aucun détail ne semble lui échapper. Sûr de ses faits, il s’autorise quelques facéties de style nimbées d’humour. Il faut y voir l’ultime élégance d’un dandy qui, l’air de rien, façonne une £uvre. EMMANUEL HECHT

Peste & choléra, par Patrick Deville. Seuil, 220 p.

2. Un couple en enfer

On l’aurait presque oublié tant il a, ces derniers temps – notamment lors du printemps arabe -, revêtu ses casquettes d’essayiste et de journaliste : Tahar Ben Jelloun est un romancier. Un bon romancier, au style classique et au parfum de Méditerranée. On en voudra pour preuve, belle surprise de cette rentrée littéraire, ce Bonheur conjugal, qui, sous un titre ironique et fort bergmanien, traite bien du couple et très peu du bonheur. Bien évidemment, c’est au Maroc que l’auteur marocain de La Nuit sacrée, prix Goncourt 1987, installe l’essentiel de son intrigue. A Casablanca, dans une grande et riche maison. Mais, dès les premières pages, l’on comprend que l’ambiance tient plus du purgatoire que du paradis. Une mouche se pose sur le nez d’un homme. Impossible de la chasser. L’homme, un peintre brillant et célèbre, est cloué sur un fauteuil, paralysé depuis trois mois, à la suite d’un accident vasculaire. Nous sommes en décembre 2002. Au côté du malade, personnage à la Francis Bacon, filet de salive aux lèvres et élocution difficile, seuls s’affairent deux aides et une infirmière. Beaucoup d’amis se sont évaporés, les jaloux se réjouissent, quant à sa femme, jamais prénommée, elle vit dans une autre aile de la demeure. Ressassant sa haine et ses désirs de vengeance. L’artiste est persuadé de pouvoir rejouer du pinceau un jour. En attendant, il se souvient. De ses premières expositions à Londres, puis à travers le monde – son style hyperréaliste, minutieux fait merveille – et de sa rencontre, à Paris, en 1986, avec la belle et grande jeune fille de 24 ans qui deviendra bientôt sa femme. Il est issu de la haute bourgeoisie de Fès, elle est la fille d’un pauvre ouvrier berbère exilé à Clermont-Ferrand. Peu importe, l’amour ne transcende-t-il pas les classes ? La fête ne durera pas longtemps. Deux enfants et quatre petites années plus tard, l’incompréhension s’installe, les disputes éclatent, le quotidien devient enfer. Pour trouver un équilibre, l’ancien séducteur reprend du service. Angelika, Caroline, Ava, étudiantes, femmes mariéesà ne se font pas prier pour tomber dans les bras du maître.

Page 256, changement de micro. La femme prend la parole. Elle s’appelle Amina et livre sa version. Le  » je  » s’instaure, dur, implacable. On revisite les faits, sous un autre angle. Le peintre est cloué au pilori. Pourtant, on a du mal à absoudre Amina. Finalement, tous – Ben Jelloun, le peintre, sa femme, un psy – tombent d’accord : leur erreur – partagée – est d’avoir cru que les êtres pouvaient changer, soigner leurs défauts, consolider leurs qualités. Un roman moral, somme toute. MARIANNE PAYOT

Le Bonheur conjugal, par Tahar

Ben Jelloun. Gallimard, 366 p.

3. Marigot familial alla romana

La bourgeoisie romaine a longtemps été le terrain de chasse favori d’un illustre trouble-fête, Alberto Moravia. Il en a dépeint la grandeur et la décadence avant de passer le relais à Alessandro Piperno, autre trublion animé des  » pires intentions  » – titre de son premier roman – et lui aussi convaincu que, dans la ville éternelle, la roche Tarpéienne reste proche du Capitole. Cela vient de lui valoir le prix Strega pour ces Inséparables, second volet très grinçant d’une saga familiale inaugurée l’an dernier avec Persécution, où il orchestrait la chute d’un cancérologue juif, Leo Pontecorvo, qui finissait par se laisser mourir dans la cave de sa villa romaine après avoir été accusé de viol par une lolita mythomane et manipulatrice, sous le regard prédateur des médias – autre cible de Piperno.

Vingt-cinq ans se sont passés depuis que Leo  » a pourri comme un morceau de gorgonzola dans son sous-sol « , et c’est maintenant au tour de ses deux fils de monter sur scène, deux garçons qu’on croyait  » inséparables « , mais que le mauvais sort – et la rapacité de leur milieu – va passablement malmener. Filippo, l’aîné, était le glandeur de la famille. Il a tout de même réussi à terminer sa médecine avant de débarquer au Bangladesh avec une équipe de Médecins sans frontières. Puis il s’est inspiré de cette expérience pour réaliser un film d’animation qui aura les honneurs du Festival de Cannes et lui vaudra une célébrité inattendue, avec Carla Bruni dans le rôle du thuriféraire. Le second acte sera nettement moins radieux, car le malheureux Filippo ne tardera pas à devenir la bête noire des islamistes – à cause d’une séquence de son film jugée blasphématoire – mais aussi des associations juives intégristes et de la presse transalpine – qui brûlera impitoyablement l’icône qu’elle avait encensée.

Et, pendant qu’il galère dans son purgatoire en compagnie d’une épouse hystérique et anorexique, Samuel, son frère cadet, fait le compte de ses névroses, de ses revers professionnels et de ses déboires amoureux. Finira-t-il par se marier avec Silvia, qu’il traîne comme un boulet depuis plusieurs années ? Et comment réagira-t-il quand il apprendra que sa jeune maîtresse Ludovica couche aussi avec Filippo ? De quoi semer une sacrée zizanie dans ces Inséparables, un marigot familial sur lequel le sulfureux Piperno jette ses petites phrases assassines sonnant le glas d’une bourgeoisie désormais déchue, qui se dégonfle comme une baudruche sur le carrousel de la trahison et du désamour. Cruel. Et cinglant. ANDRÉ CLAVEL

Inséparables, par Alessandro Piperno. Trad. de l’italien par Fanchita Gonzales Batlle. Liana Levi, 397 p.

4. L’ombre de Stevenson

Il faut bien l’avouer, c’est peut-être la trame romanesque la plus éculée du monde. Une bonne vieille chasse au trésor, avec cadavres au pied de la falaise, avion de fortune s’écrasant dans la lande, poursuites dans les brumes écossaises, vente aux enchères hitchcockienne et, en filigrane, le fantôme obsédant de Robert Louis Stevenson. Pourtant, de ce pitch, Gaspard-Marie Janvier, disciple du collectif de mathématiciens Bourbaki, déjà remarqué pour son Rapide essai de théologie automobile (Mille et une nuits), est parvenu à tirer un roman d’aventures tout en allégresse doublé de son propre pastiche (un peu à la manière de L’Homme de Rio, de Philippe de Broca, si l’on veut).

Le point de départ est on ne peut plus simple : l’héritier d’une lignée d’éditeurs d’Edimbourg, qui a notamment publié Stevenson, retrouve dans un tiroir la carte originale de L’Ile au trésor, dessinée des mains du grand romancier et de son beau-fils (jusque-là, carte comprise, tout est vrai, si l’on en croit les biographes de l’auteur de Docteur Jekyll et Mister Hyde). Surprise, alors que l’on situait la fameuse île plutôt du côté des Caraïbes, notre intrépide jeune homme croit y reconnaître l’un des innombrables confettis des Hébrides, au large de l’Ecosse. Le voilà donc qui débarque sur Farà, son pub fuligineux, son prêtre barman, ses expéditions sous la lune et ses rêves de caisses remplies de doublons d’or.  » J’aime, dans les romans d’aventures, que les ennemis se retrouvent à devoir cohabiter dans des circonstances rocambolesques, de sorte qu’on ne sait plus bien s’ils sont amis ou ennemis « , observait déjà en connaisseur le grand Stevenson.

La suite forme une joyeuse symphonie hébridéenne. Il souffle un peu du vent tourbé des îles dans l’écriture à sauts et gambades de Gaspard-Marie Janvier. Au passage, rendons grâce à l’auteur français de nous épargner les trois sempiternels clichés de tout reportage télévisé sur l’Ecosse : il n’est, entre ces pages, pratiquement jamais question de kilt, de clan, ni de whisky. Merci. Et, par-delà les rebondissements et l’ébriété des Hébrides, quelques vérités oubliées se fraient une voie au milieu de la bruyère et du vent : que les rêves de papier valent souvent bien plus que les trésors réels ; que la douce folie des habitants des îles ridiculise notre esprit de sérieux, à nous autres,  » continentaux  » affairés ; et, last but not least, qu’il n’est spleen qu’une revigorante gibelotte de goéland ne puisse dissiper. JÉRÔME DUPUIS

Quel trésor !, par Gaspard-Marie Janvier. Fayard, 368 p.

5. Le comptoir des idées

Le dernier roman de Jérôme Ferrari (1) pourrait être un traité de philosophie de comptoir. Au sens strict. C’est en effet dans le bar d’un village corse que l’auteur d’ Où j’ai laissé mon âme (prix France Télévisions 2010) situe l’action de son très beau Sermon sur la chute de Rome, qui doit son titre aux mots prononcés par saint Augustin, en 410, dans la cathédrale d’Hippone. L’auteur de La Cité de Dieu, Libero Pintus le connaît bien, puisqu’il l’a étudié en long et en large pour les besoins de son mémoire de mastère. Ce garçon de l’île de Beauté a mené ses études de philo à Paris, en compagnie de son ami Matthieu Antonetti, qui, lui, travaillait sur la pensée de Leibniz. Le duo va vite quitter le monde des idées et de la capitale pour celui, très concret, d’un petit troquet de leur région natale. La propriétaire est désemparée. Sa serveuse, Hayet, est partie, et elle peine à trouver quelqu’un de compétent pour reprendre son établissement. Sa fille Virginie ? Elle n’a  » jamais rien fait dans sa vie qui pût s’apparenter, même de loin, à un travail  » et semble  » bien décidée à aller jusqu’au bout de sa vocation « . Il y a certes eu un  » branleur notoire  » qui tenta – en vain – de transformer le café en bar lounge, avec des cocktails hors de prix. Après cette brève mais calamiteuse expérience, le brave Bernard Gratas montra, quant à lui, davantage de talent pour les jeux de cartes que pour tenir un comptoir (quoiqueà). Libero et Matthieu vont alors choisir de devenir les nouveaux gérants de ce bar. S’ils gardent l’ami Gratas à la plonge, les deux cafetiers recrutent quelques serveuses – dont cette délurée d’Annie qui a  » la curieuse habitude d’accueillir chaque représentant du sexe masculin [à] d’une caresse, furtive mais appuyée, sur les couilles « . La légèreté sera de courte durée, l’achat d’un pistolet se révélera indispensable, la mort rôde dans les parages et les deux idéalistes seront dépassés par une mécanique infernale. Comme ce fut le cas, des années plus tôt, pour Marcel, le grand-père de Matthieuà Répétition de l’Histoire ou aléas des comportements humains ? Porté par une langue virtuose et lyrique, Le Sermon sur la chute de Rome dépasse sa trame régionaliste pour atteindre des accents mythologiques. Où Jérôme Ferrari nous interroge sur la fin d’un monde, les conditions de l’échec et la tentation du mal. BAPTISTE LIGER

Le Sermon sur la chute

de Rome, par Jérôme Ferrari. Actes Sud, 210 p.

(1) Qui vient également de traduire du corse le roman de Marc Biancarelli Murtoriu (Actes Sud).

6. Souviens-toi de Tchernobyl

Romancier discret, absent de la scène germanopratine – il vit près de Grenoble et s’occupe d’action culturelle-, Antoine Choplin, né en 1962, n’en poursuit pas moins son petit bonhomme de chemin littéraire depuis une dizaine d’années, inspiré par des sujets aussi divers qu’un trafic de tableaux pendant l’exode en 1940 ( Radeau, 2003), une amitié improbable dans Grozny en ruine ( L’Impasse, 2006), la fermeture d’une usine dans le nord de la France ( Cour Nord, 2010) ou encore la guerre civile espagnole ( Le Héron de Guernica, 2011). Une constante : son écriture sans gras, pleine de non-dits, qui se prête particulièrement à ce nouveau roman, La Nuit tombée, cette nuit tombée sur Tchernobyl, en Ukraine, le 26 avril 1986.$

Deux ans plus tard, Gouri, devenu écrivain public à Kiev, éprouve un besoin impérieux de retourner à l’appartement de Pripiat qu’il occupait avec sa femme et sa fille. Pripiat,  » ville morte « , près de  » la zone « , désormais interdite d’accèsà Gouri s’y rend en moto, dotée d’une remorque de fortune, dans un but bien précis, à la demande de sa fille adolescente, malade depuis la catastrophe. C’est surtout l’occasion de faire halte dans un petit village condamné, où sont pourtant restés ses amis Vera et Iakov, et aussi leur camarade Kouzma. Egalement victime des radiations, Iakov est dans un piteux état, ses jours sont comptés. Alors Gouri lui demande de témoigner, de raconter les suites de ce dies irae,  » jour de colère  » et d’apocalypse : les volontaires recrutés pour  » enterrer la terre « , un prétendu  » travail de patriote « , avec des mesures de protection dérisoires. Kouzma, lui, se souvient de toutes les maisons, avec leurs meubles et objets, tous ces  » morceaux de vie  » avalés par l’excavatrice, anéantis par le bulldozerà

Le sujet est grave, poignant, mais Antoine Choplin évite l’écueil du mélo en laissant la parole à ses personnages : des mots simples, pudiques – Tchernobyl n’est jamais nommé ; des dialogues économes, sans apitoiement, ponctués de rasades de vodka, qui dessinent en creux une humanité bouleversante et une fraternité inébranlable. DELPHINE PERAS

La Nuit tombée, par Antoine Choplin. La Fosse aux ours, 124 p.

EMMANUEL HECHT-MARIANNE PAYOT-ANDRÉ CLAVEL-JÉRÔME DUPUIS-BAPTISTE LIGER-DELPHINE PERAS

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