Seul comme King Kong

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Peter Jackson signe une nou-velle version extraordinairement spectaculaire et émouvante de King Kong, le chef-d’ouvre qui l’a fait devenir cinéaste

(1) C’est-à-dire le droit d’imposer son propre montage final, un privilège à Hollywood où une vaste majorité de réalisateurs doivent accepter les  » corrections  » voulues par leurs producteurs.

(2) Jackson nous offre entre autres, et de façon détaillée, un équivalent à la très fameuse séquence  » manquante  » du fond de la gorge où tombent certains membres de l’expédition et où des insectes géants les attaquent. D’aucuns affirment l’avoir vue dans certaines copies du film original, d’autres nient qu’elle ait jamais été tournée !

Un double DVD Universal détaille le déroulement du tournage en 3 h 30 palpitantes et souvent amusantes ( King Kong Production Diaries).

On dit que celui qui plonge un jour son regard dans celui d’un grand primate n’oublie jamais ce moment et n’est plus jamais tout à fait le même. C’est pour avoir croisé les yeux de King Kong, à l’âge de 8 ou 9 ans, que Peter Jackson a nourri, très jeune, le désir de faire du cinéma. Révélé internationalement par le fulgurant Heavenly Creatures, en 1995, l’enthousiaste et talentueux Néo-Zélandais n’avait pas attendu le triomphe de sa trilogie du Seigneur des anneaux pour envisager de réaliser un  » remake  » du chef-d’£uvre de Cooper et Schoedsack. A l’époque de Fantômes contre fantômes, voici une petite dizaine d’années, il nous annonçait même que King Kong serait son prochain film,  » non seulement pour rendre hommage au classique de 1933, mais aussi pour envoyer aux oubliettes la version catastrophique de 1976, un des pires remakes jamais réalisés !  » Le report forcé de ce projet auquel il tenait tant ne fut finalement pas une si mauvaise chose, deux facteurs déterminants étant intervenus depuis pour donner à l’entreprise une autre dimension. La technologie numérique s’est si bien développée que tout ou presque est devenu possible en matière d’imaginaire à l’écran, et le succès mondial de son adaptation de Tolkien a fait de Jackson un des cinéastes les plus puissants, capable de réunir sous son nom un énorme budget tout en gardant une liberté totale sous forme non seulement du fameux  » final cut  » (1) mais aussi du privilège de tourner  » chez lui « , dans une Nouvelle- Zélande éloignée de Hollywood et de ses compromis.

Avec son île perdue au large de Sumatra, son gorille géant troublé par la jeune actrice qu’un réalisateur téméraire a embarquée pour tourner en ces lieux mystérieux un film à sensations fortes, avec aussi la capture du fantastique animal, son évasion en plein New York et sa mort au sommet de l’Empire State Building, le King Kong original est très vite entré dans la mythologie de son temps. Les surréalistes célébrèrent notamment l’onirisme violent et l’érotisme sous-jacent de cette fulgurante variation sur le thème de la Belle et la Bête. Aujourd’hui encore, plus de septante ans après sa création, cette £uvre unique et captivante garde un pouvoir de fascination intense, grâce à son atmosphère de mystère et de terreur mais aussi d’étrange sensualité, grâce aussi et surtout aux effets spéciaux  » faits main  » du génial Willis O’Brien, qui anima image par image des  » poupées  » appelées à incarner Kong, ses ennemis dinosaures et même certaines silhouettes humaines.

L’imagerie de synthèse a désormais remplacé la technique du  » stop motion « , offrant au gorille du film de Peter Jackson une crédibilité animale sans précédent à l’écran. Etre crédible, dans un contexte fantastique évidemment, semble d’ailleurs avoir été un souci primordial du cinéaste néo-zélandais. On en prendra pour première preuve un prologue new-yorkais reflétant de façon rapide et habile la réalité sociale et culturelle contrastée de l’époque où se déroule l’action, le début des années 1930, où la crise économique avait jeté dans la rue de nombreux miséreux, tandis que les théâtres de Broadway résonnaient d’airs optimistes offrant une échappée des sombres constats du dehors. Ce climat une fois installé, Jackson s’attache à justifier psychologiquement son héroïne Ann Darrow (jouée par Naomi Watts), comédienne sans travail pour laquelle la proposition d’un tournage loin de Manhattan va apparaître comme une planche de salut. Le début du film établit aussi le caractère éminemment triste d’une héroïne qui, le moment venu, en sera plus apte à percevoir la tristesse qui habite aussi le gigantesque Kong…

A bord du rafiot emmenant le réalisateur baroudeur et un peu escroc Carl Denham (Jack Black) et sa troupe, Jackson et ses coscénaristes ont eu la bonne idée d’embarquer le scénariste du film (Adrien Brodie), personnage clé qui tombera amoureux d’Ann Darrow comme le faisait le second de l’équipage dans le film de 1933. Autre idée neuve et pertinente : le plus jeune marin à bord tue le temps en lisant Au c£ur des ténèbres, le prodigieux récit africain de Joseph Conrad qui inspira Coppola pour Apocalypse Now et dont un passage crucial éclairera le sens de la quête menant à l’île de Kong.

Deux solitudes

Même si sa seconde partie aligne avec un brio phénoménal les morceaux de bravoures, entre citations de scènes du premier King Kong et innovations lançant volontiers un clin d’£il au film de Cooper et Schoedsack (2), la dominante se déplace en effet progressivement du grand spectacle d’aventures fantastique à un itinéraire émotionnel où vont se répondre les solitudes respectives d’Ann Darrow et de l’énorme singe auquel les indigènes l’ont offerte en sacrifice. Si l’action se déroule dans les années 1930, les acquis de l’écologie et du féminisme tels qu’ils se sont imposés depuis colorent éminemment la vision du nouveau film. Le thème de la destruction de la vie sauvage par intérêt matériel est des plus perceptibles. Quant à l’héroïne, elle ne se contente pas de hurler, terrifiée, et de conserver comme dans l’original une position de victime. Elle trouve les ressources pour défier son simiesque geôlier, attirer son attention par un numéro comique qu’elle a rôdé sur scène. Plus tard, elle perçoit la tristesse de Kong et le bonheur qu’il a d’avoir trouvé en elle comme une compagne de jeu. Et quand Denham résout de capturer l’animal pour l’exhiber aux foules pour son plus grand profit, elle tente de le dissuader, tout comme elle essaiera de sauver in extremis, dans sa cavale new-yorkaise, celui pour lequel elle a développé des sentiments de tendresse. Un parti pris qui génère une belle émotion, un peu insistante tout de même, et qui finit par donner au très impressionnant Roi Kong des allures de (très) gros nounours un peu trop gentil. Un bémol de justesse, pour un film sur plus d’un point admirable, promis à un succès… titanesque, et dont la vision marquera les mémoires.

Louis Danvers

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