Se tuer pour ne pas mourir (d’indifférence)

(1) Ceux, notamment, réunis au colloque européen sur  » Le suicide de la personne âgée « , tenu le 6 octobre 2005 à Charleroi.

En général, ils préfèrent les armes à feu et la pendaison ; elles, la surdose médicamenteuse ou la défenestration… Mais, souvent, les personnes âgées qui recourent au suicide adoptent des méthodes passant inaperçues, que les spécialistes nomment des  » syndromes de glissement  » : Mamy a arrêté, en cachette, de prendre ses cachets. Elle refuse désormais de s’alimenter, en mentant ( » Mais si, je viens de manger une grosse assiette ! « ). Puis, un jour, elle choisira de traverser la rue juste au passage d’un camion… Même si, cyniquement, le suicide des plus de 75 ans ne représente qu’un faible nombre d’années de vie perdues, c’est toujours un drame pour les survivants. Et une plaie pour les sociétés occidentales, confrontées à ce phénomène tabou et… fréquent.

Henri de Montherlant, Primo Levi, Bruno Bettelheim, Pierre Bérégovoy se sont tous donné la mort à un âge où on aurait pu les croire blindés contre les vicissitudes de l’existence. Leurs cas sont loin d’être isolés. En Europe – l’île de Malte exceptée -, le suicide, passé le cap de la soixantaine, augmente sensiblement avec l’âge chez les hommes, et diminue chez les femmes. Pratiquement partout, sauf dans les pays qui ont mis en place des programmes spécifiques d’accompagnement des aînés (au Royaume-Uni, notamment), les statistiques restent élevées. En Belgique, selon les chiffres de 1997, parmi les plus de 75 ans, on compte ainsi 40 suicides par an pour 100 000 habitants – mais ce taux passe à 87 si l’on considère les hommes exclusivement, et tombe à 15 chez les femmes. Ainsi, dans la cohorte des 25 pays de l’Union européenne, la Belgique se situe au 6e rang derrière la Hongrie, la Croatie, la Slovénie, l’Autriche et la Suisse.

Serait-ce parce qu’ils appartiennent encore à une génération habituée à ne jamais se plaindre ? Ils ne disent rien, en tout cas, ces aînés qui ont décidé de se supprimer. Ce qui frappe, c’est le silence qui précède leur geste. On a constaté un peu de repli, oui. Tiens, on ne l’avait pas vue au dîner hier soir, cette petite dame qui s’est jetée par la fenêtre à l’aurore – l’aube est le moment privilégié pour passer à l’acte… Devant cette évolution à bas bruit, puis ces élans imprévisibles et impulsifs, les gériatres restent perplexes :  » On a une tendance naturelle à vouloir expliquer les suicides. Pour les vieux, le motif prêt à l’emploi, c’est la dépression, liée à la difficulté qu’ils éprouvent souvent à communiquer leur mal-être. Mais c’est une explication éminemment réductrice, constate le Dr Jérôme Pellerin, un psychiatre français, et tellement plus facile que d’imaginer qu’on est tous responsables, en tant qu’éléments d’un corps social globalement hostile au grand âge…  »

Odieuse société

C’est l’un des constats que dressent, en tout cas, les spécialistes (1) : notre société se révèle odieuse aux plus anciens. Dans un environnement où dominent la compétition, la consommation et le jeunisme, vieillir est devenu une sorte de maladie honteuse. Physiologiquement, on y vit plus longtemps, certes. Mais, mentalement, on est  » déjà mort depuis qu’on n’est plus jeune « , assure l’anthropologue Kadri Agha. Le gâtisme, la décrépitude engendrent une peur épouvantable, qui pousse aisément vers la porte de sortie… Bien sûr, des facteurs de risque viennent renforcer la tendance suicidaire : une sévère dépression, la solitude (quand on compte plus d’amis au cimetière qu’au village…), l’alcoolisme, une situation de dépendance affective ou matérielle, des conflits non ou mal verbalisés, un caractère rigide ou narcissique sont de nature à déclencher plus volontiers, chez les personnes âgées, le désir de  » partir « . A l’inverse, des facteurs de protection, comme des convictions religieuses affirmées ou l’existence d’un bon support social et familial, les  » détournent  » d’éventuels projets suicidaires.  » Mais on n’est pas dans une science exacte, nuance le Dr Françoise Dumont, psychiatre à l’hôpital Vincent Van Gogh (Charleroi). On constate parfois la présence de nombreux facteurs de risques associés… et aucun passage à l’acte.  » Le contraire aussi : bon nombre de vieilles personnes qui se sentent  » aliénées  » par leur entourage familial choisissent un jour d’en finir, uniquement pour montrer à leurs proches qu’elles n’avaient pas tort de se plaindre…

Avec les aînés, la prise en charge s’avère toujours difficile.  » Soudain, quelque chose s’est ouvert en eux, puis refermé « , décrit Pellerin : ceux qui en ressortent ont du mal à déplier leurs pensées, à revenir sur leur geste. Le faut-il nécessairement ? Chacun de nous devrait vivre avec ce drame : savoir qu’on connaîtra forcément, un jour, cette  » infamie  » – vieillir. Puisqu’on ne peut changer le regard que la société porte présentement sur la sénescence, certains considèrent que le désir de mort des vieux est une option acceptable. Des études américaines récentes montrent que le suicide est d’autant mieux accepté, par la population générale, qu’il est le choix d’un homme, et d’un homme âgé. Faisant usage, à 77 ans, d’un pistolet et de cyanure, Montherlant justifiait son acte par  » respect pour la raison quand l’âge et la maladie enténèbrent la vôtre « . Les proches de cette petite dame belge, noyée il y a peu à 84 ans, l’ont-ils perçu également ? Son épitaphe disait simplement, sans fausse honte, qu' » elle avait choisi de fermer elle-même la porte du temps « … Valérie Colin

Valérie Coulin

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