Savoureux Carnages

Delphine Gleize se révèle avec un film étonnant, voyage inspiré dans un imaginaire sauvage où le rire côtoie la cruauté

« Trois jours, cinq naissances, une tentative de parricide, un adultère, une crise de convulsions, une crise cardiaque canine, huit pizzas non livrées, zéro grain de beauté, et des carnages intérieurs… » L’inventaire dressé par Delphine Gleize dans le dossier de presse de son premier long-métrage n’a rien d’exhaustif, et on pourrait y ajouter bien des éléments en apparence hétéroclites, mais tous reliés par une impressionnante logique! Carnages jongle en effet brillamment avec une foule de détails qui dessinent finalement une trame cohérente.

Tout commence le 4 septembre 1995, dans des arènes du sud de l’Espagne, avec la mort d’un taureau prénommé Romero, et qu’un jeune torero, Victor Pepe, terrasse à 17 h 20 précises. L’homme à la muleta aura le tort de se retourner trop vite pour saluer un public enthousiaste. Il ne verra pas Romero se relever derrière lui pour une charge ultime et meurtrière. L’homme, mal en point, prendra le chemin de l’hôpital. Le taureau, lui, sera dépecé, ses cornes seront vendues à un boucher, ses yeux à une clinique vétérinaire, sa chair sera exportée vers un restaurant parisien, et ses os réduits en poudre pour en faire une friandise pour chiens. Rien de ce qui arrive à ces restes taurins ne sera ignoré dans le scénario capricieux et implacable de Carnages, puzzle juxtaposant les mésaventures de plusieurs personnages impliqués d’une manière ou d’une autre dans le recyclage du cadavre de Romero, et auxquels il arrivera des choses stupéfiantes dans les quelques jours qui suivent. Quelques jours durant lesquels le jeune torero, grièvement blessé, luttera contre la mort…

Quelque chose de monstrueux

On reconnaîtra dans Carnages l’influence de la théorie du chaos, pour laquelle l’événement le plus minime en apparence, survenant dans un endroit particulier, peut enclencher une série de répercussions modifiant les choses jusqu’à bien loin de là. On identifiera aussi et surtout, dans ce film inclassable, déroutant, foisonnant et souvent passionnant, l’évident et très original talent de Delphine Gleize. La jeune réalisatrice française a emmené ses comédiens (dont Jacques Gamblin, Chiara Mastroianni, Angela Molina et Lio) dans une expérience cinématographique inédite, conjuguant rire et cruauté, décalage burlesque et soudaine gravité, avec un incontestable brio et, au bout du compte, un authentique plaisir.

« J’ai toujours été irritée par cette question qu’on vous pose si souvent, quand vous faites des courts-métrages: « Mais quand donc allez-vous passer au long? » sourit Delphine Gleize. Moi, j’écrivais le scénario de Carnages tout en tournant mes courts, les uns et les autres se phagocytant comme de bons petits vampires! » ajoute la réalisatrice aux yeux pétillants de malice. « La structure du film a eu dès le début de l’écriture quelque chose de monstrueux, poursuit Delphine Gleize, c’était comme un truc qui rampe, avec des membres inégaux, un bras plus long qu’une jambe, mais qui avance tout de même. Ce scénario progressait comme un crabe, loin de tout souci d’intrigue ou d’efficacité. Je n’ai eu qu’à lui emboîter le pas… »

La réalisatrice, constatant rapidement que les différentes histoires se répondaient avant même que leurs personnages se croisent, se rendit compte qu’il ne lui était plus possible de toucher à un seul élément d’une d’entre elles sans devoir immédiatement modifier toutes les autres. « C’était un processus très organique, se souvient-elle, qui a duré cinq ans, cinq ans de progression et de retouches simultanées. Le tout avant d’imaginer les concordances visuelles, qui ne sont pour la plupart apparues qu’au tournage. »

Il souffle sur les propos comme sur le film de la cinéaste une jolie brise d’enfance, cette enfance dont elle se rappelle notamment « les livres où, en tournant les pages, vous composez des animaux fabuleux à la tête de zèbre sur un corps de poule! » D’allure très juvénile, menue et souriante, elle n’a elle-même sans doute pas « la tête de son film », volontiers violent et contenant quelques scènes assurément gonflées. Delphine rit à cette remarque, et confie que « le principal problème des acteurs fut au départ de faire la liaison entre le scénario et ma petite personne. Jacques Gamblin m’avouant, après coup, qu’avec ses partenaires ils s’interrogeaient juste avant le tournage sur ma capacité à concrétiser ces situations folles que j’avais couchées sur papier! »

Rire et cruauté

Le premier exploit de Carnages est de fourmiller d’idées qui, toutes ou presque, résistent à l’abstraction (danger tapis dans l’ombre) pour s’incarner au contraire dans une matière singulièrement charnelle. « C’est, je crois, le résultat de ma manière de voir le monde, explique Delphine Gleize, car je n’oppose pas l’intellectuel et le charnel, je ne crois pas à la psychologie des personnages au cinéma mais bien plus à leur expression physique. » Les acteurs du film se souviendront longtemps de certaines situations extrêmes auxquelles leur réalisatrice leur demanda de s’exposer. Ils ont tous joué le jeu avec une évidence qui n’est pas sans rappeler certaines richesses du cinéma muet burlesque, auquel Gleize voue une véritable admiration pour « son humour corrosif, reflet simultané du comique et du tragique de l’existence ».

Du taureau, point de départ de son film, la jeune cinéaste (à laquelle ses vacances à Mont-de-Marsan firent découvrir les courses de taureau dès l’enfance) déclare que « c’est le seul animal qui met l’homme à sa place, une place inconfortable ». Et Delphine Gleize de se lancer dans un passionnant commentaire sur l’espace très particulier de l’arène. « C’est un espace circulaire. Et dans un cercle, dès qu’on se déplace, on ne sait jamais exactement où l’on se trouve. Le torero confronté à la menace du taureau ignore ce qu’il y a derrière lui, où se trouvent, par exemple, les barrières derrière lesquelles il pourrait – le cas échéant – courir se réfugier. Il ne peut que faire face, il ne peut pas s’adosser à quoi que ce soit, ni reculer dans un coin… puisqu’il n’y a pas de coins. C’est une belle métaphore de la difficulté pour l’homme de trouver sa place… » Un dernier sourire illumine le visage de la réalisatrice, fine mouche qui nous attrape bien avec son histoire de ruminant cornu. Et qui nous rappelle utilement de « ne jamais prendre ce que l’on voit pour argent comptant « . Surtout ce que l’on voit dans Carnages, où les apparences peuvent se révéler trompeuses, et où abondent les vénéneux, les savoureux secrets…

Louis Danvers

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