Sarkozy le chouchou

Son abattage impressionne. Il séduit l’opinion. Occupe les médias. Et fait de l’ombre à Alain Juppé, son meilleur ennemi. Où s’arrêtera Nicolas Sarkozy, maillon fort du gouvernement Raffarin?

Sarkozy agit. Sarkozy séduit. Sarkozy réussit. En sept mois, le ministre de l’Intérieur s’est imposé avec une incontestable habileté, une solide connaissance des dossiers et un grand sens de la publicité. Héraut d’une droite sans complexe, il fait la fierté de son camp et son action trouve un écho flatteur dans l’opinion, performance rare pour un « premier flic de France », toujours un peu suspect. Comme si le garant de l’ordre républicain devait immanquablement tremper dans de basses oeuvres. On met sa parole en doute, on attend la bavure, on le veut primaire parce que son ministère est celui du bâton. Mais les temps ont changé, semble-t-il. Et l’homme n’est pas banal.

Dès son entrée en fonction, Nicolas Sarkozy s’est fixé une règle: faire un déplacement ou une déclaration par jour de manière à ce qu’il ne se passe pas plus de vingt-quatre heures sans qu’on parle de lui. Du redéploiement des effectifs de police et de gendarmerie à l’organisation du culte musulman en France, de la fermeture du hangar de Sangatte au dossier corse, de la procédure de régularisation des sans-papiers au renforcement de la sécurité sur les autoroutes, il veut montrer qu’il répond, tous azimuts, à l’attente prioritaire des Français: le rétablissement de la sécurité. Cette énergie et cette capacité à occuper le terrain en ont vite fait le ministre le plus en vue du gouvernement. Et le voilà qui recueille des louanges unanimes après sa prestation télévisée du 9 décembre, au cours de laquelle il a défendu son bilan et a préparé son avenir politique en tentant d’apparaître, non comme un agité ou un politicien, mais comme un homme d’Etat.

Car Sarkozy a beaucoup d’ambition. Il veut faire de l’Intérieur son « pont d’Arcole ». Une étape sur le chemin du pouvoir. Dans la future compétition interne à la droite en vue des présidentielles de 2007, il a déjà gagné ses galons de principal opposant au chef de file de la majorité présidentielle, Alain Juppé. Le brio du n° 2 du gouvernement fait même de l’ombre au député-maire de Bordeaux, qui accumule les bévues. Chichement intronisé à la tête de l’Union pour un mouvement populaire (UMP), rattrapé par ses ennuis judiciaires, pris en flagrant délit de sectarisme et d’autoritarisme dans la gestion de son parti, piégé par l’inutile dramatisation qu’il a faite, le 8 décembre, d’une élection partielle perdue par l’UMP au profit de l’UDF, Juppé a gâché en quelques semaines les efforts entrepris pour combler son déficit de popularité.

Speedy Sarko

Nicolas Sarkozy, lui, tiendra-t-il le coup sans s’essouffler jusqu’en 2007? Il assure souvent qu’il ne pense pas aux prochaines échéances électorales et que sa seule ambition est de « mener à bienle travail » qu’il fait place Beauvau. Il n’ignore pas que c’est son action qui explique sa popularité. Déjà, le 8 mai dernier, lorsqu’il franchit, à 47 ans, la grille en fer forgé du ministère de l’Intérieur, à deux pas de l’Elysée, il sait qu’il est condamné à réussir. Jacques Chirac, réélu président, lui a refusé Matignon. Mais le président lui a offert un superministère de la sécurité intérieure et des libertés locales, qui fait de lui un quasi-Premier ministre bis. Sarkozy comprend vite que ce lot de consolation peut devenir un cadeau royal. A condition d’y imprimer sa marque.

L’ancien maire de Neuilly-sur-Seine commence par s’installer, en famille et de manière ostentatoire, dans l’appartement de fonction. Des fenêtres qui dominent le jardin, les fonctionnaires du ministère l’observent. Le nouveau ministre joue au football avec son fils, Louis, 5 ans, sur la pelouse. Quand il fait beau, après une réunion de travail, il s’installe sur la terrasse pour dîner. Il entreprend régulièrement un footing et court en boucle sur le petit sentier qui borde le jardin intérieur de l’hôtel de Beauvau. « Je n’ai pas le temps de rentrer chez moi depuis mon installation », glisse-t-il. Son domicile ne risque rien: un car de CRS stationne en permanence devant son appartement de Neuilly.

A l’extérieur, le ministre inaugure une stratégie d’occupation du terrain. « Au début, il voulait sortir tous les jours », se souvient un haut fonctionnaire. Le soir même de son entrée en fonction, il rend visite aux policiers du commissariat de Saint-Ouen, puis à ceux de Bobigny, en Seine-Saint-Denis. Un peu plus tard, il suit une patrouille de la Brigade anticriminalité dans une cité, puis assiste à une opération contre la prostitution. On le croise au forum des Halles, dans le métro… Le nouveau ministre de l’Intérieur hérite au passage d’un surnom: « Speedy ». On voit du Sarko partout.

Les réseaux du superministre

Le ministre invite aussi beaucoup au ministère. Avocat de profession, c’est au palais de justice de Paris que Sarkozy a commencé à remplir son carnet d’adresses. Mais, depuis son entrée en politique, en 1974, il a constitué des réseaux dans tous les secteurs de la société. A l’Intérieur, il continue de consulter dans des milieux très différents: chefs d’entreprise, syndicalistes, magistrats, sportifs, artistes. Charles Pasqua, deux fois ministre de l’Intérieur, lui a ouvert des portes dans les milieux de la police. Ses relations amicales avec Martin Bouygues, principal actionnaire de TF1, n° 1 un du bâtiment et témoin de son second mariage, sont de notoriété publique. François Pinault, un autre grand patron de ses amis, a joué les intermédiaires, dès 1995, pour réintroduire Sarkozy dans les grâces du président Chirac. L’acteur Christian Clavier est l’un des intimes du ministre, tout comme le tennisman Fabrice Santoro…

Le coeur politique du réseau, lui, repose sur quelques proches, dont certains accompagnent Sarkozy depuis de nombreuses années. Cette garde rapprochée se réunit chaque lundi matin, à 9 heures, dans son bureau. Elle est composée de son épouse Cécilia, très présente, qui occupe un bureau voisin, et de quelques membres de son cabinet. C’est là que s’élabore la stratégie. Le ministre la résume en une phrase: ne jamais être là où on l’attend. « On m’attaque sur la Corse, je suis en Roumanie. On m’attaque sur la Roumanie, je suis à Sangatte. On m’attaque à Sangatte, je suis ailleurs ». Il est le seul ministre à ne pas annoncer à la presse son programme hebdomadaire de déplacements. Pour mieux créer la surprise et faire de chaque sortie un événement.

La Sarko story ira-t-elle jusqu’à un happy end? Pour l’instant, la chance lui a plutôt souri et l’opinion, y compris une partie de l’électorat de gauche, le soutient. Les derniers sondages montrent que le président de la République et le Premier ministre eux-mêmes sont dopés à la « sarkozyte »: tous deux gagnent des points, alors que les Français plébiscitent l’action du gouvernement sur l’insécurité. « La baraka fait partie de la réussite », lâche le ministre de l’Intérieur, paraphrasant Napoléon qui, avant de nommer un général, demandait à son entourage: A-t-il de la chance? »

Olivier Rogeau

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