Salaires « minceur » pour les Wallons?

Même la formation des salaires n’est plus un tabou: la Flandre jette les bases d’une concertation sociale « régionalisée ». Un piège pour la Sécu fédérale

Les difficultés à engranger un accord interprofessionnel (lire en p.19), censé notamment fixer une norme maximale d’augmentation des salaires pour toutes les entreprises du pays, donneront-elles un argument supplémentaire à la Flandre en quête d’autonomie? A la fin de novembre, le Parlement flamand a confirmé ses intentions sur ce terrain miné, provoquant l’ire du monde politique francophone. L’objet du litige? Un décret poussé par le ministre régional de l’Emploi, Renaat Landuyt (SP.A), approuvé le coeur léger par l’assemblée « nordiste »: il prévoit que le gouvernement flamand sera seul habilité à rendre contraignantes les conventions collectives de travail conclues entre les syndicats et les patrons, tout au moins celles qui concerneraient ses compétences (en matière de formation, de mobilité ou de garde d’enfants, par exemple).

A l’heure actuelle, c’est le gouvernement fédéral qui exerce ce rôle de « notaire » de la concertation sociale. C’est lui qui, le cas échéant, impose la modération salariale et rend obligatoires les éventuelles réformes des conditions de travail. On le constate d’ailleurs ces jours-ci : Guy Verhofstadt et ses ministres sont descendus dans l’arène pour arbitrer le conflit opposant les organisations syndicales aux employeurs. Mais la Flandre politique a l’appétit aiguisé. Au début de l’année, ses primes à la réduction du temps de travail – une compétence fédérale, ici aussi – avaient déjà créé un incident communautaire. Depuis plusieurs mois, le Nord rêve apparemment de négocier ses propres conventions collectives de travail, brûlant le feu orange actionné à Bruxelles et, surtout, en Wallonie. Où la réaction a été immédiate: le gouvernement wallon a introduit un recours devant la Cour d’arbitrage pour tenter de « casser » le décret honni.

Parce qu’ils redoutent les arrière-pensées flamandes, les partis francophones sont sur la défensive. Unanimement, ils rejettent l’argumentation avancée de l’autre côté de la frontière linguistique, où l’on prétend vouloir simplement augmenter la cohérence des matières cédées par l’Etat fédéral aux Régions. Les francophones y voient une atteinte à la solidarité et ils dénoncent une manoeuvre visant à détricoter la sécurité sociale fédérale. En effet, si les travailleurs flamands étaient, demain, nettement mieux payés que leurs homologues wallons, ils cotiseraient davantage à la Sécu… et risqueraient de ne pas l’accepter très longtemps. « S’ils veulent scinder la Sécu, dit-on au PS, les Flamands savent qu’ils doivent disposer d’une majorité des deux tiers au Parlement fédéral, ce qui est illusoire. Leurs revendications relatives aux conventions collectives de travail sont à prendre au sérieux. L’objectif est le même, mais les « verrous » sont moins sûrs. Notamment parce que les syndicats – parfois divisés sur la question – sont de la partie. » Bref, en pleine période préélectorale, le débat public est tout sauf serein. D’autant que les occasions de tension entre Flamands et francophones ne cessent de se multiplier.

Théorie et réalité

Cela dit, faut-il vraiment craindre une plus grande différenciation des salaires entre la Flandre, la Wallonie et Bruxelles (lire en p.18 l’avis de trois économistes de renom)? Les trois Régions connaissent des taux de chômage (encore) divergents, entend-on parfois, les structures économiques n’y sont pas comparables et, donc, les salaires devraient mieux prendre en compte les différences de productivité. En clair, ils devraient baisser en Wallonie… Telle est l’argumentation classique, inspirée des célèbres théories du libéralisme économique, qui nie toutefois certaines réalités sociales et politiques de cet Etat fédéral à deux composantes majeures, seulement. 1. Négocier les salaires selon les Régions créerait un niveau de complexité supplémentaire. Même le patronat n’y est pas favorable. D’autant que, de fait, les diverses étapes actuelles de la concertation sociale permettent déjà des salaires différenciés: dans certains secteurs, observe l’économiste Bruno Van der Linden (UCL), les salaires moyens sont parfois supérieurs (ou inférieurs) de 10 à 15% entre la Flandre et la Wallonie. 2. Au sein même des Régions, le marché du travail présente des caractéristiques très divergentes. Ainsi, les réalités du chômage en Brabant wallon ne sont pas celles du Hainaut. Et la même remarque est valable pour Anvers et le Limbourg. A contrario, dit-on au cabinet de la ministre wallonne de l’Emploi, Marie Arena (PS), les pénuries de main-d’oeuvre se manifestent dans les mêmes secteurs d’activité, au nord et au sud du pays. Bref, conclut l’économiste flamand Filip Abraham (KULeuven), « il vaut mieux prôner des différences de salaires accrues entre les secteurs plutôt qu’entre les Régions ». 3. Si la Wallonie devait opter pour une modération salariale unilatérale, par exemple, rien ne dit qu’elle en toucherait les dividendes en matière d’emploi. Ce serait sans compter les réticences des puissantes organisations syndicales ou encore les correctifs apportés en Flandre: plus riche, le nord du pays aurait bien d’autres armes à brandir – fiscales, par exemple – si la concurrence entre entreprises devait soudain tourner à l’avantage du Sud.

Philippe Engels

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