Sagalassos La renaissance d’une cité antique

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

Des archéologues belges font renaître l’antique cité de Sagalassos, en Turquie. Un film retrace cette aventure et nous promène dans la ville reconstituée en images de synthèse

Quand, en 333 avant Jésus-Christ, les troupes d’Alexandre le Grand tra- versent l’Asie Mineure sous domination perse, Sagalassos, en Pisidie, est une des rares cités à résister au conquérant. L’historien et philosophe grec Arrien raconte que, pour prendre la ville, le Macédonien a été contraint de livrer bataille sur une colline avoisinante, que les archéologues surnomment  » le mont Alexandre « .

C’est un autre combat qui se déroule aujourd’hui sur ces hauteurs. Depuis une douzaine d’années, une équipe internationale de 120 scientifiques et étudiants dirigée par l’archéologue belge Marc Waelkens met au jour et redresse les monuments de l’antique cité, considérée comme le plus grand chantier archéologique de la Méditerranée orientale. A une centaine de kilomètres au nord de la ville balnéaire turque d’Antalya, non loin du lac de Burdur, sortent peu à peu de terre des agoras, une bibliothèque, des fontaines, un temple, des thermes, une église, témoins des civilisations grecque, latine et byzantine qui se sont succédé sur ces contreforts du Taurus.

Car la défaite face à Alexandre sera bénéfique pour Sagalassos, hellénisée en profondeur dès le iie siècle av. J.-C. Le développement de l’urbanisme et du commerce, l’industrie potière et l’excellente réputation des guerriers pisidiens font de la cité le centre économique et culturel de la province. Mais c’est à l’époque romaine que la ville atteint l’apogée de sa prospérité. Plus tard, à la fin du ive siècle, la ville connaît une nouvelle période de zèle bâtisseur, au moment où le christianisme s’implante fermement. Le temple de Zeus est converti en tour de guet et le sénat en basilique, décorée de peintures murales et de mosaïques. Au début du vie siècle, un tremblement de terre dévaste la cité. Il détruit probablement les aqueducs, car la ville manque d’eau à partir de cette époque. Mais le déclin de Sagalassos est surtout lié à la peste qui se répand en Anatolie de 541 à 543, vide les campagnes et ruine l’aristocratie terrienne. A partir de 644, la région est touchée par les invasions arabes, au moment où un nouveau séisme détruit la ville. Les survivants l’abandonnent. Certains se réfugient à sept kilomètres de là, dans la vallée, à Aglasun, aujourd’hui la petite ville la plus proche du site. La mémoire de Sagalassos disparaît.

 » Avant notre arrivée, la cité n’avait fait l’objet d’aucune fouille « , raconte Marc Waelkens qui, depuis sa découverte des lieux, a décidé de consacrer sa vie à Sagalassos. En 1706, un explorateur français, Paul Lucas, y trouve ce qu’il prend pour des ruines hantées par des fées ! Puis, en 1824, le révérend britannique Arundell déchiffre sur une inscription le nom de la cité, connue, à la fin du xixe siècle, pour son théâtre de 9 000 places et deux de ses temples, seuls édifices antiques visibles. En 1982, une mission scientifique entreprend un relevé de tous les vestiges de surface en Pisidie. Waelkens, professeur à l’Université catholique de Louvain (KUL), en est le seul membre non anglo-saxon. A Sagalassos, retombé dans l’oubli, sa surprise est totale :  » Jamais je n’avais vu un tel potentiel archéologique. Les pierres étaient non seulement celles de fondations mais aussi de murs d’étages et de toits des bâtiments de la ville antique !  »

Une première fouille de sauvetage est entreprise en 1989 dans le quartier des potiers.  » Le passage de troupeaux de chèvres menaçait le site « , explique Waelkens. Un an plus tard, le chantier est ouvert pour de bon. Difficile d’accès – les vestiges sont situés entre 1 450 et 2 000 mètres d’altitude -, entourée de pentes raides, la cité antique n’a pas servi, comme c’est souvent le cas, de  » carrière  » de pierres et de marbres pour des constructions plus récentes.  » De plus, note Waelkens, le site, vierge de toute fouille antérieure, peut être étudié avec les méthodes et les techniques modernes, alors que la plupart des cités anciennes connues ont été fouillées entre le milieu du xviiie et le début du xxe siècle. L’archéologie, au départ simple collecte d’objets destinés à remplir les musées, est devenue une recherche pointue sur le cadre de vie de nos ancêtres.  »

Une étude systématique de la cité et de ses environs a donc été réalisée, au cours des dernières années, par des spécialistes de disciplines aussi variées que la botanique, la palynologie (étude des pollens), l’archéozoologie, la géomorphologie, la biologie moléculaire, la géochimie, l’histoire de l’art, la cartographie, l’informatique… Cet ambitieux projet, financé par des fonds publics et privés belges, bénéficie de la collaboration scientifique de plusieurs universités et institutions du pays. On y analyse notamment les résidus d’aliments découverts dans des fours et des fragments de poteries. Ainsi, le laboratoire du Musée de Tervuren, près de Bruxelles, a découvert que les habitants de Sagalassos importaient d’Egypte du poisson du Nil.

Chaque campagne annuelle rapporte une moisson d’objets impressionnante : statuettes, poteries, monnaies… Mais l’aspect le plus spectaculaire du site est la présence quasi complète de tous les monuments de la ville. Les archéologues se sont donc attelés à rebâtir le plus fidèlement possible l’ancienne cité, qui a compté jusqu’à 15 000 habitants au temps de sa splendeur. Selon les dernières estimations, l’anastylose – la reconstruction des édifices avec les pièces trouvées sur place – sera terminée en 2005.  » Les autorités turques encouragent surtout cet aspect de notre travail, glisse un membre de l’équipe belge. Ils souhaitent en effet faire de Sagalassos une deuxième Ephèse, un pôle touristique majeur à mi-chemin entre les sites de la côte méditerranéenne et l’ancienne Route de la soie, qui traverse la Turquie un peu plus au nord.  »

Pour autant, le gouvernement turc qui, depuis 2002, a rendu payante la visite du site, n’intervient pas dans le financement des fouilles. Waelkens, qui emploie pas moins de 80 ouvriers saisonniers turcs sur le chantier, est donc sans cesse à la recherche de nouveaux financements pour poursuivre la tâche immense. Les campagnes de fouilles sont brèves – de la fin juin à la mi-septembre – dans cette région recouverte de neige en hiver. Une dizaine d’équipes £uvrent dès lors simultanément à Sagalassos, chacune sur un projet spécifique. Tandis que des architectes reconstituent une grande fontaine près de l’agora supérieure, des archéologues mettent au jour une imposante villa byzantine et des géophysiciens slovènes arpentent le site munis d’appareils de détection qui permettront de tracer le plan complet de la ville antique.

Olivier Rogeau

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