Rotman, première !

L’écrivain-réalisateur passe à la fiction et allie la pertinence de la plume à celle de la caméra

L’Ame au poing, par Patrick Rotman. Seuil, 318 p.

Souvent, l’Histoire porte un beau masque. Le faire tomber n’est pas chose facile quand le vrai néglige si souvent d’y être vraisemblable, le blanc d’être parfaitement blanc, le noir d’être tout à fait noir. Comme avant lui le Melville de L’Armée des ombres ou le Losey de Monsieur Klein, le narrateur de L’Ame au poing, cinéaste, s’interroge : afin de filmer nos années noires, comment s’y prendre pour éviter, sur la Résistance, l’Occupation, les héros et les traîtres, le cours magistral rigide ou l’affabulation rocambolesque ? Pour introduire, dans ce combat des bons et des méchants, de la complexité et des contradictions sans trahir ? Pour s’éloigner de la vérité historique tout en la respectant ?

D’une construction remarquable de clarté et de fluidité, le premier roman de Patrick Rotman (Les Intellocrates, Génération, avec Hervé Hamon) prend pour fond ces questions essentielles d’éthique, donc d’esthétique, et pour forme un récit en montage parallèle. Cela donne un captivant puzzle romanesque et alternatif : d’un côté, des entretiens, réalisés aujourd’hui, avec une poignée de survivants, rescapé d’Auschwitz, figure féminine du combat clandestin aux allures de mannequin vedette ou ancien flic de la Brigade spéciale de René Bousquet, vouée à la traque aux juifs, aux communistes, à ceux qu’on nommait alors  » les terroristes  » et qui voulaient simplement, avec quel courage, rendre la France à la France, ces Sacha, Paul, Olga, Cristina ou Joseph, tous personnages issus de l’imagination de l’auteur, mais si vrais qu’on croit avoir lu leurs noms sur une Affiche rouge ou sur un monument aux morts.

De l’autre, le film en train de s’écrire, séquences haletantes, instantanés d’époque : la peur entre chien et loup, le regard d’un ennemi qu’on s’apprête à tuer. 12 octobre 1942, intérieur jour, chambre Sacha. 28 juillet 1943, prison de Fresnes, extérieur petit matin. Mai 1948, intérieur nuit, Chez Eva, boîte à filles, pour l’épilogue tardif de cette lutte ô combien dramatique entre jeunes communistes, policiers ambigus et blondes dangereuses, tout un jeu mortel du chat enragé et de la souris grise. Traques, planques, délations, espoirs, attentes, attentats : grâce au stylo caméra du débutant Rotman, la vie, la vraie vie, est un ciné- roman. l

Michel Grisolia

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