Robert Clark :  »J’ai clamé mon innocence pendant vingt-quatre ans »

Robert Clark est un homme doux et beau, un dadais immense aux grands yeux poignants et aux traits de jeune homme à peine chiffonnés par vingt-quatre ans d’injustice. Il avait 21 ans, en 1981, lorsque la police d’Atlanta l’a bouclé pour un viol qu’il n’avait pas commis. Condamné à perpétuité, ce prodige de volonté est sorti de prison le 8 décembre 2005, à 45 ans, innocenté grâce à des tests ADN obtenus de haute lutte par Innocence Project, une ouvre bénévole new-yorkaise qui a déjà permis de libérer ainsi 174 innocents. Clark, rescapé de l’indifférence, vous serre le cour, à cause de l’erreur judiciaire qu’il a subie, mais aussi par sa foi candide et combative dans une justice qui s’ingéniait à le trahir. Son fils et sa fille, qui avaient 3 ans au moment de son incarcération, accueillent aujourd’hui le grand-père de leurs cinq enfants, souriant mais déboussolé, sans autre moyen de subsistance que l’aide de l’association locale Georgia Innocence Project, en attendant les indemnités de l’Etat.

Il est arrivé un peu en retard à notre rendez-vous, dans le minuscule bureau du Georgia Innocence Project, à Atlanta…E Excusez-moi, je me suis recouché sur le canapé. Je me réveille encore aux heures de prison, avant 5 heures, mais au moins, maintenant, j’arrive à me rendormir. La dernière nuit, en cellule, je n’ai pas pu fermer l’£il. J’étais persuadé que quelque chose d’imprévu allait tout ficher par terre et empêcher ma sortie. Une fois libre, à l’hôtel, j’étais anxieux. Je faisais les cent pas des nuits entières. J’ai été libéré le 8 décembre 2005, un jeudi, et je n’ai pu m’endormir que le samedi soir.

Comment se sont passés vos derniers jours en prison ?

E Tout le monde, à la prison, était heureux de me voir sortir. Certains me disaient que ça leur redonnait l’espoir. J’étais là depuis vingt-quatre ans… Si moi je m’en sortais, cela voulait dire que quelque chose pouvait aussi bouger pour eux.

Tout le monde vous savait innocent ? On vous croyait ?

E Oh, oui ! Même les gardiens me le disaient souvent, en s’excusant presque auprès de moi de devoir faire leur travail. Ils m’engueulaient gentiment :  » Qu’est-ce que tu fiches au lieu de travailler à ta libération ?  » Les dernières années, les prison counselors, les agents publics qui s’occupent de nos affaires administratives, me faisaient tellement confiance qu’en dépit du règlement ils me laissaient utiliser le téléphone dans leur bureau pour appeler des avocats ou des associations.

On connaît très peu de chose de vous, Robert. Racontez-nous…

E Je suis né le 11 juillet 1960 à Atlanta. Nous étions huit enfants, issus de deux mariages de mes parents. J’ai vécu avec deux s£urs et deux frères, dont l’un est mort en 1969 dans l’incendie de notre maison. C’est là qu’on est partis pour Glenwood… Ensuite, comme la maison était trop petite, on est allés à Cascade, par-delà la colline, dans un de ces jolis bungalows en brique. Nous avions de la place. Ma mère a travaillé dans la filature de coton jusqu’en 1969, puis elle a trouvé un emploi aux services d’entretien de Delta Airlines, à l’aéroport Hartsfield. Mon père, lui, travaillait pour l’office d’hygiène de la ville. Avec son équipe, ils faisaient le ménage dans les hôpitaux et les dispensaires. Il est mort d’une crise cardiaque en 1974, à l’âge de 59 ans. Ma mère est décédée l’année dernière. Elle avait 88 ans.

Vous étiez toujours en prison, à ce moment-là ?

E Oui. Toutes les procédures pour ma libération étaient déjà engagées, on allait bientôt prélever mon ADN, mais les procureurs s’acharnaient encore. Ils m’ont interdit d’assister à l’enterrement de ma mère en prétextant que je risquais de m’évader, parce qu’en 1980 j’avais écopé d’une contravention de 50 dollars pour avoir refusé de m’asseoir dans la voiture d’un policier lors d’un contrôle.

Cela n’allait pas fort, lorsque vous étiez adolescent…

E J’avais 14 ans quand mon père est mort, et je ne m’en suis pas remis. J’ai arrêté l’école un an plus tard, pour faire divers boulots. Je travaillais dans les cuisines de plusieurs restaurants où ma mère occupait un second emploi le soir, après son job chez Delta. Et j’ai vite quitté la maison. A 18 ans, j’habitais seul, et j’avais déjà deux enfants, un garçon et une fille, nés à deux mois d’écart, de deux mères différentes. Mes fréquentations, aussi, commençaient à me nuire. A 17 ans, j’ai écopé de quatre mois de mise à l’épreuve pour avoir participé à un cambriolage. Mais ce n’est pas allé plus loin.

Pour votre malheur, vous avez rencontré un individu nommé Tony Arnold.

E A l’époque, j’avais 21 ans, et j’étais revenu vivre chez ma mère. Je suis tombé par hasard dans le quartier sur Tony Arnold, que j’avais connu à l’école primaire. Alors, je l’ai invité à prendre un verre à la maison. Un mois plus tard, il m’a prêté une voiture en me disant qu’elle appartenait à son père. En fait, elle avait été volée à Patricia J. Tucker, la victime d’un viol… J’ai tourné avec cette voiture dans le quartier, notamment pour aller chercher mon fils de 3 ans chez sa mère. Par hasard, un ami de la victime a reconnu le véhicule grâce à un autocollant à l’arrière. Deux jours plus tard, le 23 août 1981, on est venu m’arrêter. Pour vol de voiture.

C’est là que les choses ont mal tourné…

E J’ai été idiot. Je me suis dit que je risquais au pire une petite peine pour recel et que ça ne valait pas le coup de dénoncer Tony Arnold. Alors, j’ai inventé qu’une strip-teaseuse m’avait prêté la voiture. Les flics ont vu en trois minutes que je mentais et, à partir de ce moment-là, ils n’ont plus cru un mot de ce que je racontais.

Quand avez-vous compris ce qu’on vous reprochait vraiment ?

E Deux mois plus tard, au tribunal. J’ai entendu le procureur demander au juge de classer l’affaire de la voiture, car j’étais sous le coup d’une accusation plus importante dans un comté voisin : viol et séquestration à main armée, avec coups et blessures. Je suis tombé des nues. Dans les heures suivantes, on m’a proposé de plaider coupable et d’en prendre pour trois ans ferme, et j’ai pris une décision que je regrette encore : j’ai refusé. Je n’avais rien fait, et je ne voulais pas passer un seul jour en taule pour un crime que je n’avais pas commis, ni le voir inscrit sur mon casier. Personne ne m’avait dit que je risquais la perpétuité.

Vous n’aviez donc pas compris ce qui vous attendait ?

E Non, pas du tout. A tel point que je reprochais à ma mère de se saigner aux quatre veines pour me payer une vraie avocate, au lieu du défenseur commis d’office. J’étais sûr qu’au tribunal la victime me verrait, réaliserait qu’il y avait erreur sur la personne et que tout s’arrangerait. Au lieu de ça, le premier jour du procès, j’ai vu une femme me montrer du doigt et dire :  » C’est lui ! C’est lui qui m’a violée, séquestrée et frappée ! C’est lui qui a pris ma voiture !  »

Vous souvenez-vous d’elle ?

E C’était une femme noire. Elle avait 29 ans mais en paraissait 45. Quelque chose l’avait vieillie avant l’âge. La police tenait son coupable et lui avait montré tant de photos de moi qu’elle avait fini par me prendre sincèrement pour son agresseur. Sachant cela, mon avocate évitait de courir le moindre risque. A l’époque, on aurait pu savoir si les prélèvements effectués sur la victime correspondaient au moins à mon groupe sanguin. L’avocate ne l’a même pas réclamé ! Plus incroyable : Tony Arnold, l’homme qui m’avait prêté la voiture, n’a été présenté qu’aux jurés, en l’absence de la victime. Les jurés étaient tous blancs. Les policiers aussi. C’est vrai. Mais mes parents m’avaient toujours appris à regarder les gens, et non leur couleur. Je devais être naïf, mais franchement, jusqu’à ce que le jury revienne, le 26 mai 1982, et me déclare coupable, j’étais sûr de rentrer chez moi le soir même. Tout reposait sur une description par la victime qui ne me correspondait pas du tout. Ce jour-là, j’ai entendu le juge me condamner à la perpétuité pour viol, à la perpétuité pour séquestration et à plus de vingt ans de réclusion pour violences. Mes larmes ont coulé, j’ai voulu parler, j’ai prononcé le nom d’Arnold… Mais le juge m’a dit :  » Monsieur Clark, votre procès est terminé.  »

Que s’est-il passé dans votre tête, ensuite ?

E J’attendais le procès en appel, et j’étais sûr à 100 % de le gagner. Lorsque je l’ai perdu, onze mois plus tard, je n’ai plus pensé qu’à la première audition de la commission de remise de peine, qui devait avoir lieu sept ans plus tard… En tout, j’ai comparu cinq fois en vingt-quatre ans. A chaque échec, ma mère me disait qu’elle croyait en moi, qu’il me fallait prier. Sans elle, je n’aurais jamais tenu.

Quelle était votre vie, en prison ?

E D’abord, un dortoir de 65 détenus. Comme un immense hangar. Lever avant 5 heures, retour au dortoir à 6 heures. Le jour, on avait des tas de choses à faire, avant qu’ils ne suppriment les formations professionnelles pour rendre les prisons plus dures. J’apprenais la soudure, le travail sur machine, j’allais aux cours du soir. Mais j’ai dû arrêter ces classes parce que j’étais menacé par d’autres détenus. Ils me reprochaient d’être un prisonnier modèle, et surtout de refuser le contact avec les gangs. Il n’y avait pas d’amitié désintéressée, là-bas. En se liant à d’autres, on risquait à tout moment de se faire exploiter ou de tomber à cause d’eux. Moi, je ne pensais qu’à obtenir des remises de peine et à préserver ma bonne réputation. Comme je n’avais plus d’avocat et que personne ne pouvait m’aider à en payer un, je parlais beaucoup aux litigators, ces détenus qui vous aident à préparer des dossiers juridiques. Ils me répétaient :  » Si tu es innocent, écoute les conseils de ta famille dehors, ne laisse jamais tomber, et tiens-toi à carreau.  »

Pas si simple…

E Ah, non ! En vingt-quatre ans, malgré tout, je me suis retrouvé dans quatre bagarres, dont deux m’ont conduit au mitard. Une fois, aussi, un gardien m’a accusé de je ne sais plus quoi et je me suis retrouvé au trou. Cette nouvelle injustice, je l’ai mal supportée et, lorsqu’ils sont venus me sortir du cachot, j’ai refusé de bouger. J’y suis resté trois mois, avant qu’ils me transfèrent à Reidsville, la prison de haute sécurité. J’y ai passé sept ans, puis je suis revenu dans une prison normale.

L’enfer ?

E J’ai connu plusieurs prisons, et vu des choses terribles. Des émeutes, des combats entre Noirs et Blancs où, à un signal donné, dans la cour, des centaines de détenus se ruaient les uns contre les autres. Les gardes ne pouvaient rien faire, sinon regarder. Un jour, j’ai vu un officier prendre 17 coups de couteau. J’ai vu aussi un vieux détenu se faire égorger avec des tronçons de manche à balai par deux jeunes. Pour rien. Comme ça. Pour savoir, comme ils disaient,  » ce que c’est que de tuer quelqu’un « . Vers l’âge de 30 ans, j’ai un peu craqué et commencé à avoir des hallucinations. Je voyais du sang couler sur le linge blanc de la buanderie. Il a fallu que je prenne des médicaments. A Reidsville, bizarrement, c’était mieux. Les détenus qui étaient là avaient commis les pires crimes, mais, étant donné la longueur de leur peine, ils étaient souvent plus âgés, plus sages et respectueux des autres. La plupart d’entre eux n’avaient qu’une idée en tête : monter leur dossier, se battre avec la justice et sortir un jour. Là-bas, au moins, ils me laissaient aller en classe.

Et vous continuiez à lutter.

E Grâce à ma famille, qui ne m’a jamais lâché. Atlanta est loin de Reidsville, et ils avaient si peu d’argent qu’ils ne venaient qu’une fois par an. Je pouvais téléphoner, mais en PCV et à un prix fou. Alors, on s’écrivait tout le temps. Dans les autres prisons, ils venaient souvent, et j’ai pu voir un peu mes enfants grandir, lors des visites au parloir. Ma mère y a cru jusqu’au bout. A la fin, même mourante, alors que ses reins ne fonctionnaient plus, elle s’est arrangée pour venir deux fois de l’hospice en fauteuil roulant. Moi, je tenais du mieux que je pouvais. Lorsque j’ai commencé à entendre parler des analyses ADN, vers 1996, j’ai pensé aux deux plaques de verre avec du sperme prélevé sur la victime. Il suffisait de les analyser afin que mon innocence soit prouvée. Mais, pour ça, il me fallait un avocat que ni moi ni ma famille ne pouvions payer. J’ai eu beau demander de l’aide à la terre entière, aux Eglises, aux associations, aux stars de la télé comme Oprah Winfrey, je n’ai jamais reçu la moindre réponse.

Et puis vous avez entendu parler d’Innocence Project, qui est une association bénévole de la Cardozo School of Law, à New York…

E Je me souviens encore de ce jour de 1999 où j’ai lu un article sur cette institution qui avait permis de libérer plus de cent personnes grâce aux seuls tests ADN. Je leur ai écrit, mais mes lettres devaient être trop longues, ou peu claires, et ils étaient débordés. En 2002, j’ai enfin reçu un carton-réponse de New York, accompagné d’un questionnaire de six pages. Puis un autre courrier, quelques mois plus tard, m’annonçant que mon cas les intéressait.

Vous étiez sauvé…

E Je me suis battu, et j’ai cru en Dieu. Je connais des condamnés à la prison à vie qui auraient pu être libérés s’ils avaient eu un avocat. Je connais aussi des gens qui ne sortiront jamais parce que les prélèvements qui auraient pu les sauver ont été perdus, mal classés ou jetés à la poubelle pour faire de la place. Moi, j’ai eu la chance que les prélèvements sur la victime n’aient pas été égarés : ils traînaient depuis vingt ans dans une boîte, au greffe du tribunal. Pourtant, il a déjà fallu plus de deux ans à Innocence Project pour obtenir la simple autorisation de procéder au test ADN. Le district attorney se battait bec et ongles contre nous. Pour la justice de l’Etat, l’enquête avait été irréprochable, et elle s’acharnait à ne pas reconnaître son erreur. Lorsque la décision autorisant cette analyse est enfin arrivée, en mars 2004, l’Etat a immédiatement fait appel de cette décision. J’ai dû attendre encore un an et demi en prison.

Le test vous a innocenté. Et le vrai coupable ?

E Ils ont introduit le code génétique dans leur nouvelle base de données et découvert qu’il était celui de Tony Arnold. Il était en prison, à ce moment-là, pour le viol d’une fille de 13 ans. Le pire, c’est que son ADN était aussi celui de l’auteur de deux autres viols commis pendant que j’étais incarcéré.

Vous ne ressentez pas de colère, aujourd’hui ?

E Vous savez… Non… Parfois, j’en ai un peu après le procureur, mais c’est tout. Je ne suis pas tombé dans ce piège-là, et ça m’a sauvé. J’ai trop vu, en prison, d’hommes hantés par la colère, contre leur victime, contre la justice. L’amertume les enferme plus encore que les murs de leur prison. Elle dévore leur énergie, chaque minute de leur vie. Elle les conduit à aggraver leur cas au lieu de travailler à la seule chose qui compte : retrouver leur liberté.

Comment va la vie, dehors ?

E Je suis encore un peu perdu. Parfois, j’ai les larmes aux yeux quand je passe près de la maison de ma mère, parce qu’elle ne m’a pas vu libre, et parce que je ne reconnais plus rien dans son quartier. Tous ces immeubles neufs, toutes ces choses modernes… Je ne comprends rien aux nouvelles caisses de supermarché, je ne m’habitue pas à ces petits téléphones portables. Et ces ordinateurs partout… J’ai les enfants, et j’espère avoir les moyens d’acheter une maison assez grande pour les recevoir tous. Ils étaient si jeunes quand je les ai quittés, et les voila parents de cinq petits, dont l’aîné a 12 ans. Mon fils, qui meurt de peur à l’idée qu’il puisse m’arriver une nouvelle embrouille, m’appelle tous les soirs pour vérifier que je suis bien rentré et m’interdire de ressortir. Ma fille… Elle a ouvert sa porte le 8 décembre, et nous sommes restés dix minutes serrés l’un contre l’autre. Ce jour-là, je l’ai entendue crier :  » C’est mon papa !  » Elle pleurait comme lorsqu’elle avait 3 ans. l

P.C.

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