Révision linguistique

par Christophe Duffeler, professeur de français et d’histoire au collège Saint-Michel (Bruxelles)

Qu’avaient en commun les juifs polonais du ghetto de Varsovie, les catholiques polonais à l’extérieur du ghetto, les soldats et SS allemands qui les persécutaient, le pape Pie XII, son secrétaire apostolique, l’ingénieur et SS Kurt Gerstein, les soldats français occupant Berlin? L’usage de l’anglais. Du moins, dans les films Amen. et The Pianist, réalisés respectivement par Constantin Costa-Gavras et Roman Polanski.

La négation des réalités linguistiques s’apparente toujours à un acte de violence culturelle. En l’occurrence, cette uniformisation linguistique est particulièrement contestable. Parce qu’il s’agit de films à vocation historique et au service d’un devoir, ou d’un travail selon les termes de Paul Ricoeur, de mémoire, bien sûr. A l’origine de ces films, des destins de personnages réels que ces réalisateurs ont choisi de mettre en images: Kurt Gerstein et Wladyslaw Szpilman. Et, au centre de l’intrigue, la relation particulière et exceptionnelle de ces individus avec les épisodes les plus tragiques de l’Histoire. Dans le film de Costa-Gavras, le parcours du personnage conduit d’ailleurs le réalisateur à impliquer et à remettre en question des acteurs de cette Histoire. Le choix de traiter ces sujets n’est, en effet, pas fortuit. Fidèle à sa conception engagée du septième art, le réalisateur du film Amen., adapté de la pièce à scandale Le Vicaire, a voulu interroger notre histoire collective et nourrir le débat sur les passivités coupables.

D’autre part, il appartenait à Roman Polanski de rappeler à notre mémoire le sort tragique des juifs polonais du ghetto de Varsovie.

Dès lors, on ne peut qu’être confondu du peu de cas fait de la vraisemblance linguistique dans ces films, par ailleurs réussis. Les conformistes diront que c’est le prix à payer pour leur diffusion internationale. Cet argument est en réalité paradoxal. Si le public visé est international, il sera par conséquent multilingue et minoritairement anglophone. Le recours au sous-titrage étant de ce fait nécessaire à la majorité des spectateurs, on ne voit pas l’intérêt de l’uniformisation linguistique. En vérité, ce n’est pas la vocation internationale du film qui est la cause du recours à l’anglais, mais sa vocation commerciale. Le marché le plus porteur sur le plan cinématographique, les Etats-Unis, est aussi celui où le public se montre le plus hostile au sous-titrage. Les producteurs ont dès lors tôt fait de sacrifier le réalisme historique aux réalités économiques. Ce choix prosaïque, qui a pour conséquence de privilégier le public le plus paresseux intellectuellement et d’imposer aux autres les invraisemblances linguistiques qui en résultent, n’étonnera pas de la part de producteurs américains. Mais, lorsqu’ils sont européens, qu’en conclure? L’exemple du film Amen. est significatif. Le réalisateur (Costa-Gavras), les acteurs (Matthieu Kassovitz, Michel Duchaussoy), le producteur (Claude Berri), le distributeur et le public sont européens. Et, cependant, la variété linguistique européenne y est purement et simplement niée.

Sans verser dans les excès folkloriques de la défense du terroir et du refus de la mondialisation, il est difficile de ne pas voir là une évolution culturelle inquiétante et menaçante.

L’assujettissement d’un peuple passe toujours par son acculturation linguistique. L’histoire fournit des exemples à foison. Le latin diffusé en Gaule par les soldats et marchands romains après la conquête de César, l’espagnol imposé en Amérique par les conquistadors, le français enseigné aux Africains par les missionnaires… Et, à l’inverse, la reconnaissance d’une culture se marque toujours par le respect de sa langue. Il y a donc un enjeu politique derrière l’usage des langues dans le monde.

Or, s’il est acquis que l’anglais sera la langue mondiale des échanges économiques et des techniques, il est de la responsabilité de l’Europe de promouvoir et de défendre les sphères d’influence de ses langues internationales. Relevons d’ailleurs que, dans l’Europe actuelle, les langues romanes sont largement majoritaires en nombre de locuteurs. Abdiquer à faire valoir cette pluralité linguistique reviendrait à accepter la sujétion de l’Europe à la puissance américaine.

Mais ce brouillage linguistique a également une portée idéologique. Tout se passe, en effet, comme si, en gommant les langues authentiques des acteurs de ces récits, on avait voulu effacer toute trace trop voyante des nationalités et des cultures impliquées dans ces événements. De la sorte, on universalise la responsabilité de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. On accuse les idéologies et on acquitte les peuples. Sans doute l’option de Vladimir Jankélévitch de condamner définitivement la culture allemande pour avoir généré le nazisme repose-t-elle sur une réduction de cette idéologie à ses racines nationales. Néanmoins, on ne peut sans révision de l’histoire procéder au déracinement de l’idéologie et de la politique nazies. Certes, la barbarie n’a pas de patrie. Et il est incontestable que les crimes contre l’humanité nazis ont été servis par des collaborateurs de diverses nationalités, voire précédés, comme en Pologne, où des pogroms ont été perpétrés avant l’instauration du ghetto.

Il reste cependant que le nazisme a un foyer d’origine, l’Allemagne, et les SS, une langue, l’allemand. Peut-être est-ce politiquement incorrect de le rappeler, à l’heure de l’Europe et du retour de l’Allemagne sur la scène internationale, mais le taire revient à maquiller l’histoire. Aura-t-on servi la mémoire des tragédies de la Seconde Guerre mondiale si des jeunes spectateurs concluent de ce film que le ghetto de Varsovie était en Allemagne, ou que les juifs de Varsovie étaient américains?

Les textes de la rubrique Idées n’engagent pas la rédaction.

Renoncer à la pluralité linguistique de l’Europe reviendrait à accepter sa sujétion à la puissance américaine. Démonstration par le cinéma

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