Rendez-nous Bukowski !

Quand même, point de vue provocation, c’était plus cool avant. Quand la télé était telle- ment guindée qu’il suffisait de parler un peu trop fort pour toucher le jackpot. Tout le monde a encore en mémoire le célèbre  » Messieurs les censeurs, bonsoir !  » lancé en 1971 par Maurice Clavel. Même si plus personne ne se souvient de qui était Clavel, ni de ce que les censeurs en question pouvaient bien lui avoir coupé pour qu’il leur en veuille tellement.

Et l’affaire Bukowski ? Ah, inoubliable Charles Bukowski, qui, invité chez Bernard Pivot en 1978, s’était consciencieusement assommé la tête au whisky avant le début de l’émission. Résultat : en direct,  » devant la France entière  » (comme on disait encore à l’époque), il a éructé des borborygmes incompréhensibles, interrompant tous les invités avec un sens du sans-gêne très certain avant de se faire éjecter. La présence de ce poivrot sympathique au milieu du salon littéraire le plus coté de l’époque a fait scandale et a lancé sa carrière littéraire chez les francophones.

Toujours en direct, Gainsbourg a eu l’excellente idée de brûler un billet de 500 francs pour protester contre les impôts qui le frappaient. Le lendemain, tollé général d’Arras à Marseille ! Pas tellement parce qu’il n’aimait pas payer, mais parce que brûler de l’argent, ça ne se faisait pas.

Aujourd’hui, s’il venait à l’idée d’un invité d’un talk show de quitter le studio, la régie se contenterait de lancer une page de pub et personne ne remarquerait quoi que ce soit. Si quelqu’un se soûlait en direct live, les viticulteurs décerneraient illico une médaille à ce héros qui leur vient en aide à un moment où la profession traverse une crise grave. Et nul doute que si Richard Fournaux mettait le feu à un billet de 500 euros, personne n’y trouverait rien à redire, même que Frank Vandenbroucke regrette encore de ne pas avoir invité les JT le jour où il a suggéré de faire flamber les fonds secrets du SP.

Tout cela pour dire que, finalement, ce pauvre Dieudonné n’a pas eu le choix. Pour faire parler de lui, il a dû aller un cran plus loin, et se déguiser en rabbin nazi, en espérant que là, au moins, on le remarque. Ça a marché, au-delà même de ses espérances les plus folles. Et, franchement, on est contents pour lui. Parce que, quitte à se ridiculiser à la télé, autant que ça serve à quelque chose.

Depuis, la liberté d’expression a un nouveau martyr, journaux et télés le traquent pour entendre sa dernière déclaration navrante, le Conseil d’Etat se préoccupe de son sort et, dommage collatéral, Jacques Vandenhaute a aussi eu droit à son petit quart d’heure de gloire.

Evidemment, libre à vous de penser que, scandale pour scandale, vous préférez celui de Janet Jackson exhibant son sein droit. C’est vrai que, comparé à un type déguisé en rabbin palestinien faisant le salut nazi, l’image est incontestablement plus jolie.

Marc Oschinsky

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