Radioscopie d’un festival

Guy Gilsoul Journaliste

Europalia Italie, c’est, toutes manifestations confondues, et avec un budget total de 14 millions d’euros, une fréquentation de 800 000 visiteurs. Bilan et analyse d’un festival de prestige âgé de 34 ans

A la Fondation Europalia, on se réjouit. D’abord, parce que le succès, confirmé, sans être un record absolu – toujours détenu par Europalia Mexique (1 300 000 visiteurs) -, renoue avec les meilleurs crus et tourne clairement la page des Europalia en mineur qui atteignaient à peine les 300 000 entrées (la Bulgarie, par exemple). Ensuite, parce que cette affluence génère des recettes (40 % du budget de la Fondation) indispensables à la poursuite d’une aventure née voici plus de trente-quatre ans dans un contexte qui a radicalement changé.

Sans grande surprise, l’exposition Da Pompei a Roma remporte la palme d’or avec 150 000 visiteurs, contre 25 000 pour l’exposition phare d’Europalia Hongrie, en 1999. Sur les deux autres marches du podium, avec, pour chacune, 100 000 entrées, apparaissent les deux manifestations d’art ancien ( Une Renaissance singulière et La Vénus dévoilée), présentées au palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Elles sont suivies, mais de loin (45 000 entrées), par l’exposition Giotto (ING Bruxelles), puis par le Futurisme (musée d’Ixelles). Mais comment interpréter ces chiffres (attendus avec impatience), quand on se rappelle que, en 1980, la seule exposition Bruegel (Europalia Belgique) avait attiré plus de 300 000 amateurs d’art et qu’ils auront été plus de 200 000, cinq ans plus tard, à découvrir Les Splendeurs de l’Espagne ?

Certes, cet Europalia Italie a relevé, et ce, dans un espace de temps presque intenable (neuf mois pour tout mener à bien !), le défi lancé à une organisation qu’on disait moribonde et qui, après s’être heurtée aux  » orientations culturelles  » défendues par les anciens pays de l’Est, craignait, cette fois, le sourire Berlusconi.  » Il n’en fut rien « , affirme Kristine De Mulder, General Manager de la Fondation.  » En réalité, explique Geneviève Tellier (qui, après avoir travaillé treize mois au sein d’Europalia, a présenté un mémoire universitaire sur l’histoire de la Fondation), l’analyse comparative depuis l’Italie en 1969 jusqu’à cette nouvelle Italie 2004 permet de mieux cerner les enjeux du futur. Après une première période durant laquelle le festival (moins d’expositions, plus de concerts) avait attiré régulièrement entre 350 000 et 750 000 visiteurs, la situation a changé en 1985 avec Europalia Espagne.  » D’abord, parce que la péninsule Ibérique, avec l’Espagne libérée de Franco et le Portugal, quelques années plus tard, avait tout à prouver et, donc, avait fait de cette manifestation belge un pari sur sa crédibilité. Ensuite, parce que, dans cette décennie, le festival présente deux pays non européens (le Mexique et le Japon), aux ambitions non dissimulées.  » Mais, dans un même temps, poursuit Geneviève Tellier, le budget explose et, avec lui, celui de la promotion, qui passe de 5 à 20 %. Résultat : une fréquentation qui dépasse le million, dont un cinquième des entrées sont issues des milieux scolaires.  » Il y eut ensuite, entre 1994 et 1996, l’échec d’un Europalia Turquie, qui ne vit jamais le jour, mais qui coûta à la Fondation deux années de salaires pour rien. Or c’est bien la réponse des principaux financiers – la Fondation vit à 40 % des pouvoirs publics (Etat fédéral, Communautés, Région bruxelloise) et de la Loterie nationale – qui, en imposant une fréquence annuelle au festival, va obliger ses animateurs à une pratique qu’on serait en droit de condamner : l’urgence.

D’où, dare-dare, en 1996, un Europalia Horta ressenti par plus d’un comme le chant du cygne d’une idée qui n’avait désormais plus rien de sa générosité initiale. Avec la chute du mur de Berlin, la donne, aussi, avait changé et, pour les futurs adhérents à l’Union européenne comme la République tchèque, la Hongrie, la Pologne, puis la Bulgarie, il était moins question de découvrir l’altérité d’une culture que sa connexité (un peu forcée) avec la vieille et bonne Europe. L’échec était prévisible. Un : parce que la singularité d’Europalia repose sur une liberté de pensée qui a toujours fait, hier comme aujourd’hui, de notre pays un espace particulièrement ouvert aux différences et à la critique historique. Deux : parce que, d’année en année, le public, plus mobile et, donc, plus exigeant, est en droit de réclamer une intelligence du propos soutenue par des £uvres de grande qualité et une présentation toujours plus spectaculaire. Bref, sentir un fil rouge qui puisse séduire et, surtout, questionner l’actualité d’un lieu et d’une culture plutôt que de se complaire dans une série de petites histoires semées à la hâte. Mais soulever la question réclame d’interroger aussi son mode de fonctionnement.

Explications. Les trois instances organisatrices : 1. La Fondation Europalia, qui assure la réalisation d’une ou plusieurs expositions (cette fois, les trois du  » podium « ), la coordination entre les divers lieux et partenaires, et une part de la promotion. Budget : 5 millions d’euros (Etat : 40 % ; recettes : 40 % ; sponsors 20 %), dont 20 % vont à la promotion et 10 % aux salaires. 2. Le pays invité. Il est responsable du transport et doit s’acquitter de l’assurance des £uvres choisies dans ses collections (mais pas des autres frais, pris en charge par Europalia). Budget : 5 millions d’euros. 3. Les partenaires belges (musées, palais des Beaux-Arts…) qui s’occupent de la mise en £uvre des expositions, la gestion du public et leur propre promotion. Budget : 4 millions d’euros.

Autres acteurs : les commissaires. Chaque exposition est coordonnée par deux commissaires, l’un belge, l’autre italien. Mais les expositions ne sont que rarement le fruit d’une véritable osmose. En réalité, on nage davantage dans l’art du compromis.

Trois cas de figure: 1. L’exposition préexiste. Elle peut se présenter  » clés sur portes  » et avoir été montée auparavant dans d’autres villes. Dans ce cas, la personnalité du commissaire belge est d’une importance considérable puisqu’il peut ou non  » adapter  » le propos. L’opération peut être superficielle, comme pour l’exposition d’architecture (au Flagey, à Bruxelles), pour laquelle il fut demandé d’ajouter des maquettes. Elle peut s’avérer plus profonde comme dans l’exposition Da Pompei a Roma, qui fut présentée à Naples jusqu’à la fin août 2003, et vit son concept évoluer vers une plus grande  » contextualisation  » du propos et la mise en évidence d’un fait de  » catastrophe « . Il est, par exemple, éclairant de mesurer combien un même commissaire italien peut, au contact de ses homologues belges, produire une exposition irréprochable (le Futurisme) et une autre, détestable ( Morandi). 2. L’exposition est un pur produit Europalia. Exemple : La Vénus dévoilée. Mais, là encore, à côté d’un point de départ suggéré par Umberto Eco, l’essentiel du travail se fit entre le commissaire italien désigné et les res- ponsables belges qui vont adoucir le propos initial, plus franchement associé aux prouesses du virtuel. 3. L’exposition est proposé par un partenaire ( Pistoletto, à Anvers, ou Ontani, à Gand), qui en assume toute l’organisation.

Le choix des emballages

Cet Europalia réussi aura, par ailleurs, révélé combien le petit écran et l’audioguide se sont imposés. Leur usage découle de deux causes. D’abord, la difficulté croissante d’obtenir des pièces maîtresses, aussitôt remplacées par leurs reproductions et un commentaire qui est aussi une façon d’imposer au public une lecture unique et passive. Ensuite, la place occupée par le virtuel dans le quotidien. Dans l’exposition Pompéi, par exemple, il était courant de voir les visiteurs tourner le dos à une peinture romaine afin de consacrer toute leur attention à une hypothétique reconstitution.  » N’oublions pas, tempère Kristine De Mulder, que nous visons un public très large. Dès lors, nous cherchons toujours à associer du très connu (présenté différemment) à l’inédit, tout en mettant l’accent sur les liens qui existent entre notre pays et le pays invité.  » Il n’est pas sûr que la recette soit la plus pertinente et que, à l’heure des régionalismes associés à la mondialisation, la question d’Europalia né au temps crépusculaire des nationalismes soit encore d’actualité. Reste alors à continuer à chercher…

Guy Gilsoul

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