Que la campagne est jolie

L’air de la mer, ça vous fouette les neurones. Réuni en week-end à Raversijde, le gouvernement Verhofstadt a découvert que tous les Belges n’étaient pas forcément turlupinés par la DLU et la question de savoir s’il fallait ou non blanchir leur argent noir. Dopé par les vents marins, qui ont rosi les joues de son aile gauche, le Conseil des ministres extraordinaire s’est souvenu que, pour un nombre important de citoyens, la première des préoccupations est encore et toujours de se demander ce qu’il y aura dans la marmite à la fin du mois. Cette salutaire prise de conscience a donc généré une foule de mesures plutôt sympas à l’intention des petits et des sans-grade, des SDF et des femmes battues, des malades et des invalides, en somme tous ceux pour qui la vie n’est souvent que survie et la société de consommation, une vaine imagination. Nullement avare, l’équipe au pouvoir a ajouté dans ce panier débordant de promesses une série d’autres cadeaux sur la mobilité et les voitures propres, la famille et le congé parental, les économies d’énergie, et on en passe…

Première réaction ? Les félicitations, bien sûr. Il serait injuste et ingrat de ne pas saluer la volonté d’un gouvernement de revoir à la hausse, même modestement, toute une série d’allocations sociales vitales pour leurs bénéficiaires, tout en engageant le pays sur des choix respectueux de l’individu et de son environnement.

Passé les vivats, l’analyse. Et puis, très vite, le doute. On a beau peser et soupeser le paquet ostendais, c’est d’un certain scepticisme qu’il faut l’envelopper. Aucun doute, en revanche, sur le marketing gouvernemental.

Coup politique. Dans le violet, c’est le bleu qui se voit le plus. Ce fut vrai sous Verhofstadt Ier. Ce l’est un peu moins sous Verhofstadt II. Mais, comme le précédent Conseil extraordinaire, à Petit-Leez, en janvier dernier, avait fait la part belle aux préoccupations libérales, il était urgent de permettre à l’aile gauche de s’ébattre à son tour. D’autant que les socialistes flamands adhèrent à cette ligne très pragmatique où l’on parle davantage de budget que de c£ur. Image corrigée cette fois : on liera au bien-être, c’est-à-dire à l’évolution des salaires, les pensions et les allocations sociales en faveur des malades et des invalides. Cette mesure – combien sociale ! – avait été abandonnée dans les années 1980, pour cause d’austérité.

Un coup à droite à Petit-Leez, un coup à gauche à Raversijde. De quoi faire bonne figure en jouant la convivialité… à l’approche des élections régionales et européennes du 13 juin. Dans moins de trois mois.

Coup médiatique. Même s’il n’appartient pas au même niveau de pouvoir, il est en effet essentiel, avant toute élection, que le fédéral puisse présenter un bilan positif. Quand Verhofstadt vacille, quand certains partenaires de la coalition s’enferrent dans de bien peu glorieux dossiers personnels, quand on ne sait plus trop si le Premier ministre agit au nom du pays ou d’un VLD en perte de vitesse, quand on cherche en vain les 200 000 emplois promis (sur un coup de tête ?), il est urgent de redorer la piste aux étoiles afin d’éviter un vote-sanction, fût-il indirect. Exemple de saison : aux élections régionales françaises, le vrai perdant aura été le gouvernement Raffarin.

Pour éviter un tel scénario, Verhofstadt met désormais le turbo. Paillettes et colifichets : la facture viendra plus tard, mais le spectacle, lui, doit être à la hauteur de ce que le public réclame. Sur ce plan-là, la technique est rodée. Les méga-Conseils champêtres ou côtiers doivent rassurer l’opinion û on bosse et on avance… D’ailleurs, on vous en promet encore un à la fin du mois sur la justice et la sécurité, les 30 et 31 mars. Des thèmes porteurs. A deux mois et demi des régionales…

Curieux quand même que l’on puisse régler autant de dossiers importants en un week-end. Ou c’est du bâclé et c’est inquiétant, ou c’était préparé, et c’est du show. Voire les deux…

Coût budgétaire. La générosité ayant un prix, Verhofstadt ne rendra effectives la plupart de ces mesures qu’à partir de 2005, 2006 ou 2007. Pis : dans certains cas, il ne s’agit pas de décisions, mais de promesses. Et nombre d’entre elles, dont la fameuse liaison des pensions et allocations au bien-être, mais aussi l’allongement du congé parental, devront être négociées entre partenaires sociaux. Epreuve de force à moyen terme entre les employeurs et les syndicats. Mais épreuve budgétaire à très court terme. Selon le Bureau du Plan, le déficit estimé pour 2004 sera de l’ordre de 0,5 % du PIB. Si la croissance ne vient pas au secours du gouvernement, il est probable que le budget 2005, qui sera concocté cet automne – après les élections… – devra subir de déchirantes révisions. On n’ose même pas imaginer le budget 2007 qui, lui, doit impérativement être dans le vert pour pouvoir résorber le choc des pensions de la génération du baby-boom…

Tout porte donc à croire que, au-delà de quelques mesures qui prendront cours rapidement, c’est, une fois de plus, l’effet d’annonce qui l’a emporté sur le débat de fond. Et ce ne sont pas les indépendants – qui va financer leur fameux statut social ? û ou les femmes larguées sans un rond û où reste le fonds des créances alimentaires ? -, pour ne citer que deux exemples récents, qui le démentiront.

Promettre aujourd’hui ce que l’on ne pourra pas donner demain, c’est confondre la politique avec la publicité. Mensongère, en l’occurrence. N’en déplaise au gouvernement, l’heure est moins que jamais aux cadeaux électoralistes. La réalité exige une réforme structurelle du financement de la sécurité sociale, et plus particulièrement des pensions et des soins de santé. Ce sera un travail ardu et de longue haleine. La coalition violette, fragile, en a peur parce qu’un tel débat réveille les démons communautaires et idéologiques. En attendant, elle joue avec le feu. Les promesses non tenues creusent l’écart entre la politique et le citoyen, poussant ce dernier dans les bras de qui l’on sait. L’immobilisme gouvernemental n’explique-t-il pas en partie la nouvelle progression annoncée du Vlaams Blok ? Le dossier qu’y consacrent Philippe Engels et Isabelle Philippon donne froid dans le dos.

Stéphane Renard – Rédacteur en chef

Verhofstadt au grand c£ur ? Après le coup médiatique, le coût budgétaire. Malaise…

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