Quand le Donbass était le  » Seraing russe « 

On l’appelle la  » nouvelle province industrielle belge « . A la fin du XIXe siècle, dans l’empire des tsars, la vallée du Donetz, qu’Ukrainiens et rebelles prorusses se disputent aujourd’hui, est l’eldorado de dizaines de milliers de travailleurs belges d’élite. Mais le climat d' » apartheid  » va attiser les flammes de la xénophobie. Et la révolution d’Octobre, mettre fin à cet âge d’or.

Un désert de silence. Une steppe illimitée et sauvage. Sans conflit. Et sans habitant. Voici 125 ans, la vallée du Donetz n’a rien du territoire ukrainien séparatiste en proie au chaos qu’elle est aujourd’hui. Non, en 1890, ce petit bout de l’empire russe des tsars est un eldorado pour les ingénieurs, ouvriers et contremaîtres belges. Travailleurs de la sidérurgie liégeoise et de la verrerie carolo, maçons de Braine-l’Alleud, paveurs de Waterloo… Tous ont contribué à l’émergence urbaine et industrielle de ce territoire isolé qu’étaient à l’époque les républiques populaires autoproclamées de Donetsk et de Lougansk. Alors que le géant précurseur Cockerill produit ses premiers rails dans son usine près de l’actuelle Dniepropetrovsk, ville qui se fera bien appeler le  » Seraing russe « , 17 000 Belges fuient la crise financière du plat pays pour la vallée du Donetz.

Là, dans la  » nouvelle province industrielle belge « , souffle un vent de folie. La Belgique,  » monstre économique  » à la pointe dans le domaine de l’acier, voit en ce  » pays neuf  » un potentiel énorme, constate Pierre Tilly, spécialiste de l’histoire économique et sociale contemporaine en Belgique et en Europe (UCL). Et c’est donc l’élite professionnelle, la crème des travailleurs, qui foule le sol  » couleur encre  » du bassin houiller du Donbass, comme le décrit le professeur de l’Ecole supérieure de Gand, Marcel Lauwick.

Immigrés de première classe

Très vite, les privilégiés s’installent. Le voyage et le logement sont offerts pour toute la famille, en plus d’un onéreux complément de salaire. Dans le quartier érigé aux abords de l’usine, loin des dortoirs regroupant une vingtaine d’ouvriers russes et des cuisines partagées dans des baraquements formant un village sans nom, les Belges ont droit à toutes les commodités. Parcs, écoles, hôpitaux, mais aussi boutiques, théâtres et piste de bowling s’offrent aux immigrés de première classe. Les Belges du Donetz adoptent les loisirs russes, eux qui ne parlent pourtant pas la langue. Comme la chasse, l’équitation, ou la pêche et l’aviron au Yacht Club de la Société métallurgique dniéprovienne du Midi de la Russie, joint-venture de Cockerill avec une aciérie russo-polonaise.

Mais souvent, la vie est solitaire et laborieuse dans cette petite Belgique. Comme l’écrit en 1916 Emile Quenon, originaire de Boussu, chef de chantier de 200 000 hommes à Kharkov, oblast (région administrative) voisin de Lougansk :  » Le souci d’être seul, sans nouvelles des siens, s’oublie dans le travail.  » Pendant ce temps, la noblesse russe découvre avec plaisir la station thermale de Spa.

L’ouvrier Khrouchtchev

Belges et Russes vivent donc séparés dans un système qualifié d' » apartheid  » par Wim Peeters, coauteur de L’industrie belge dans la Russie des tsars (éd. du Perron). Sous les ordres des immigrés au grand savoir-faire, travaillent paysans moujiks et ouvriers. L’un d’eux porte un nom qui deviendra connu du monde entier : Nikita Khrouchtchev. L’homme d’Etat soviétique a travaillé pour l’usine de cokéfaction Coppée durant 48 heures à peine, comme nous le rapporte aujourd’hui le baron Evence Coppée avec fierté :  » Bien plus tard, il dira à Paul-Henri Spaak (NDLR : alors ministre des Affaires étrangères) de visite à Moscou que la machine chimique sentait trop mauvais.  »

Avec leurs idées bien arrêtées, une gestion de la main-d’oeuvre bien huilée et une approche paternaliste accompagnée d’une mission civilisatrice, les entreprises belges  » sont presque des multinationales avant la lettre « , analyse Pierre Tilly. Des entreprises qui font face en Belgique à la naissance des syndicats et aux prémices d’une politique sociale et qui ne s’embarrassent pas, dans de si lointaines contrées, en Ukraine comme au Congo, de considérations éthiques quant aux conditions et rémunérations de travail.  » Nos patriotes ont été les éducateurs de l’ouvrier du Donetz, destinés à guider les premiers pas de l’enfant, commente Marcel Lauwick en 1907 dans un rapport présenté au ministre belge de l’Industrie et du Travail. (Les moujiks) quittent leurs villages en bandes nombreuses conduites par un  » ancien  » ou un lettré. […] Il fallait dégrossir des natures frustes et leur apprendre les secrets de la sidérurgie.  »

En une poignée d’années, la  » Novorossia  » ( » Nouvelle Russie « ), région ainsi nommée à la suite de sa conquête par la Russie tsariste au XVIIIe siècle que veut réinstaurer l’actuel président russe Vladimir Poutine, devient le coeur industriel de l’empire. Grâce à cette modernisation galopante soufflée et insufflée par le savoir-faire belge : c’est l’époque des tramways, de l’acier, de la  » fée électricité « . Les Belges contrôlent 17 charbonnages et mines de fer, 38 usines métallurgiques, 65 % de la production russe d’acier. Ces entreprises – la Société générale, les aciéries d’Angleur, la Providence… – représentent pas moins de 12 % du capital total investi dans l’économie russe !

 » Le polype belge  »

Mais l’âge d’or belge dans la vallée du Donetz, ses 22 500 immigrés, ses 166 entreprises et ses 500 millions de francs-or d’investissements, est de courte durée. Le sentiment de colonisation réveille colère et xénophobie. Le journal Novoie Vremia ( » Temps nouveaux « ) titre  » Le polype belge « . L’élite étrangère subit menaces, pillages et incendies. Ce qui provoque en Russie une première vague de départs précipités en 1905, année de révolution.

Quand la Première Guerre mondiale éclate, elle anéantit tout sursaut de paix sociale dans les entreprises belgo-russes. Celles-ci sont fermées ou mises sous séquestre. Et si elles fonctionnent encore, la main-d’oeuvre partie au front est remplacée par des prisonniers allemands, autrichiens et turcs et par les femmes.

En 1917, les Belges, qui pratiquaient, selon l’historien Eddy Stols, la  » politique de l’autruche face à la chaleur rouge « , sont stupéfiés à l’arrivée des Bolcheviques au pouvoir. Emile Quenon témoigne :  » C’est l’anarchie et la famine, on n’ose plus sortir. […] Les mitrailleuses crépitent dans le seul but d’effrayer le bourgeois.  » Le directeur général de la Russo-Belge, Jules Potiers, est arrêté à Petrograd (Saint-Pétersbourg). Certains Belges se battent aux côtés de l’armée blanche du général Anton Denikine en Ukraine.

L’impunité règne. On s’arme pour se protéger. Et de nouveau, dans tout l’empire, on fuit. Précipitamment, dans l’inconfort. Laissant tout derrière soi. Il faut trois semaines de voyage, entassés dans des wagons à bestiaux, pour rejoindre Mourmansk, à l’extrême nord-ouest, avant de filer vers la Norvège, puis la Grande-Bretagne.

Ce voyage a un goût amer. C’est une page qui se tourne. La fin d’une ère. Celle où les Belges étaient les pionniers de l’industrie technologique russe. Les relations officielles sont totalement rompues entre les deux Etats. Jusqu’en 1935. La Belgique, première à investir en Russie, est aussi la dernière à renouer avec elle.

Les pertes subies s’élèveraient à 612 milliards de francs belges, soit 15 milliards d’euros, selon les estimations avancées par le ministre belge des Affaires étrangères en 2001 au Sénat. A l’époque, le président Poutine avait refusé toute indemnisation.  » La Russie se considère comme héritière de l’URSS, pas de l’empire des tsars « , avait-il rétorqué, lui qui fait pourtant appel au passé, à l’histoire et à l’âge d’or de l’empire pour justifier ses actes du présent.

Par Sophie Mignon

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